L’intelligence artificielle promet de fluidifier les tâches, de réduire les délais, d’automatiser les opérations répétitives et d’accélérer la prise de décision. Cette promesse structure une large partie des investissements actuels des entreprises. Elle alimente aussi le thème « Productivity Reimagined », l’un des axes majeurs de VivaTech 2026. Mais l’enthousiasme technologique ne suffit plus. Après plusieurs mois d’expérimentations, de déploiements internes et de premiers retours d’usage, la question se déplace vers un terrain plus concret : les entreprises sont-elles réellement plus productives ou travaillent-elles simplement autrement ?
La session « AI in the Office: Are We Really More Productive? » a précisément abordé cette tension. Le programme officiel de VivaTech présente le sujet sans détour : l’IA peut rationaliser les workflows, automatiser des tâches répétitives et accélérer les décisions, mais son impact réel sur la productivité reste à documenter. Les échanges ont réuni des profils issus de l’entreprise, du logiciel collaboratif, du conseil et de l’IA appliquée : Emma AUSCHER pour Notion, Matthieu CAILLAT pour AXA, Susan EMERSON pour Salesforce et Steve CHASE pour KPMG. La discussion était annoncée autour de Julie RANTY, de Pollen, qui a indiqué modérer ce débat sur le Red Stage.
Le choix des intervenants donne la mesure du sujet. Notion représente les nouveaux environnements collaboratifs où l’IA s’intègre directement aux usages quotidiens. AXA apporte le regard d’un grand groupe engagé dans la transformation technologique de ses opérations. Salesforce incarne l’industrialisation de l’IA dans la relation client et les processus commerciaux. KPMG apporte une lecture centrée sur la transformation, la mesure de la valeur et l’intégration à l’échelle des organisations.
Cette diversité permet d’éviter une lecture simpliste. L’IA produit déjà des gains visibles sur certaines tâches : synthèse de réunions, recherche documentaire, rédaction de premiers jets, préparation de tableaux, automatisation de réponses, analyse de données ou qualification d’informations. Ces gains sont réels lorsqu’ils concernent des activités standardisées, répétitives ou fortement consommatrices de temps. Mais ils ne suffisent pas à établir une amélioration globale de la productivité. Un temps gagné sur une tâche peut être compensé par un temps supplémentaire consacré à vérifier les résultats, corriger les erreurs, reformuler les instructions ou former les équipes.
C’est l’un des angles les plus utiles de cette session. L’IA ne supprime pas toutes les frictions. Elle en déplace certaines. Les collaborateurs doivent apprendre à formuler les bonnes demandes, à évaluer la qualité des réponses, à détecter les approximations et à comprendre les limites des outils. Les managers doivent, eux, distinguer les effets de démonstration des gains opérationnels durables. Un outil impressionnant en présentation ne transforme pas automatiquement la performance d’une équipe.
La mesure devient donc centrale. La productivité ne peut plus être évaluée uniquement par le volume de tâches réalisées ou la vitesse d’exécution. L’IA modifie la chaîne de valeur du travail intellectuel. Elle peut produire plus vite, mais la qualité finale dépend encore du jugement humain, du contexte métier et de la capacité à arbitrer. Une organisation peut générer davantage de contenus, de notes, de comptes rendus ou d’analyses sans pour autant améliorer ses décisions. La productivité réelle suppose un lien entre l’usage de l’IA, la qualité des livrables, la réduction des délais utiles et l’impact sur les résultats de l’entreprise.
La discussion a aussi mis en lumière les coûts moins visibles de l’adoption. Les entreprises doivent former les équipes, sécuriser les données, adapter les processus, définir des règles d’usage et clarifier les responsabilités. L’IA de bureau touche souvent des informations sensibles : échanges internes, documents stratégiques, données clients, reporting financier ou décisions commerciales. Son déploiement exige donc une gouvernance solide, sans laquelle les gains attendus peuvent être absorbés par les risques, les résistances et les usages dispersés.
Cette session s’inscrit dans une séquence plus large de VivaTech 2026 consacrée au futur du travail. Les débats sur les agents intelligents, Copilot Cowork, le reskilling ou la collaboration humain-machine convergent vers une même conclusion : l’IA n’est plus seulement une technologie d’appoint. Elle entre dans les routines professionnelles, les outils collaboratifs et les systèmes de décision. Son impact dépendra moins de sa seule performance que de la manière dont les organisations l’intègrent à leurs méthodes de travail.
« AI in the Office » rappelle ainsi une réalité souvent masquée par l’enthousiasme autour de l’IA : la productivité ne se décrète pas par l’adoption d’un outil. Elle se construit par la qualité des usages, la clarté des objectifs, la discipline de mesure et la capacité à préserver le jugement humain dans les processus assistés. VivaTech 2026 montre que les entreprises ne sont plus seulement entrées dans une phase d’expérimentation. Elles entrent dans une phase d’évaluation, où chaque promesse devra désormais produire une valeur vérifiable.




