L’industrie automobile européenne pourrait bientôt entrer dans une nouvelle phase de protection de sa base industrielle. Dans une lettre commune adressée aux institutions européennes le 12 juin dernier, Renault, Stellantis et Volkswagen ont appelé Bruxelles à adopter une règle dite « 70/70 » afin de définir un véritable label « Made in Europe ».
Cette initiative émane de trois groupes qui représentent ensemble plus de 60 % de la production automobile de l’Union européenne. Leur proposition repose sur un principe simple : pour bénéficier du label et des avantages qui pourraient lui être associés, un constructeur devrait produire au moins 70 % des véhicules qu’il commercialise en Europe avec un contenu local représentant au minimum 70 % de leur valeur totale au sein de l’Espace économique européen.
Le calcul engloberait l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis l’ingénierie et la recherche-développement jusqu’à la fabrication des composants et l’assemblage final. L’objectif affiché est de renforcer l’ancrage industriel européen au moment où les constructeurs font face à une concurrence croissante des fabricants chinois de véhicules électriques et à des coûts de production nettement supérieurs à ceux observés dans plusieurs régions du monde.
Cette proposition s’inscrit dans le cadre des réflexions menées autour du futur Industrial Accelerator Act de l’Union européenne. Les constructeurs souhaitent notamment que ce label soit associé à l’accès aux subventions publiques, aux avantages fiscaux et aux dispositifs de soutien à la transition énergétique.
Pour le Maroc, la question est loin d’être théorique. L’automobile constitue aujourd’hui le premier secteur exportateur du Royaume. En 2023, les exportations automobiles ont atteint 141 milliards de dirhams, dépassant les phosphates et leurs dérivés. Le secteur repose principalement sur les plateformes industrielles de Tanger, Casablanca et Kénitra, où Renault et Stellantis ont construit au fil des années des écosystèmes parmi les plus performants du bassin méditerranéen.
La production nationale dépasse régulièrement les 500 000 véhicules par an et plus de 90 % des volumes sont destinés à l’exportation, essentiellement vers les marchés européens. Cette dynamique a permis l’installation de centaines d’équipementiers spécialisés dans le câblage, les sièges, les composants électroniques ou encore les pièces mécaniques. L’ensemble de la filière génère aujourd’hui plus de 200 000 emplois directs et indirects.
Le principal risque pour le Maroc réside dans son statut de pays tiers au regard de l’Espace économique européen. Si la règle 70/70 était adoptée dans sa forme actuelle, les constructeurs pourraient être incités à augmenter la part de leurs achats réalisés à l’intérieur de l’Union européenne afin d’atteindre les seuils requis et bénéficier pleinement des aides publiques européennes.
Dans ce scénario, certaines productions actuellement réalisées au Maroc pourraient progressivement être relocalisées vers l’Europe ou remplacées par des fournisseurs européens. Les investissements futurs liés à l’électrification, aux composants stratégiques ou aux nouvelles capacités de production pourraient également faire l’objet d’arbitrages plus favorables aux pays membres de l’Union.
Pour autant, les perspectives ne sont pas nécessairement défavorables. La règle proposée laisse une marge de flexibilité de 30 % pour les composants et productions provenant de pays extérieurs à l’EEE. Le Maroc conserve par ailleurs plusieurs avantages structurels : proximité géographique avec l’Europe, compétitivité des coûts, qualité des infrastructures logistiques, stabilité industrielle et montée en compétence de sa main-d’œuvre.
Le Royaume accélère également son positionnement sur les segments les plus stratégiques de la mobilité électrique. Les projets liés aux batteries, aux matériaux critiques et aux composants à forte valeur ajoutée témoignent d’une volonté de dépasser le simple rôle d’assembleur automobile. Cette évolution pourrait permettre au Maroc de préserver sa place dans les futures chaînes de valeur européennes, même dans un contexte réglementaire plus exigeant.
Au-delà du secteur automobile, le débat autour du « Made in Europe » révèle surtout une tendance de fond : la volonté croissante de l’Europe de sécuriser ses approvisionnements industriels face aux tensions géopolitiques et à la concurrence asiatique. Pour le Maroc, partenaire privilégié de l’Union européenne, l’enjeu sera de transformer cette évolution en opportunité en renforçant encore davantage son intégration industrielle, son contenu technologique et sa capacité d’innovation.




