Les chiffres présentés au Conseil d’administration de la Caisse nationale de sécurité sociale, réuni le 3 septembre 2026, permettent désormais de comparer précisément l’activité de la CNSS entre 2024 et 2025. Ils confirment d’abord la progression de son socle historique : les salariés du secteur privé sont plus nombreux à être déclarés et les rémunérations soumises à cotisations augmentent fortement.
Mais derrière cette dynamique favorable apparaît une évolution plus préoccupante. La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire change profondément l’équation financière de la Caisse. Entre 2024 et 2025, la population éligible aux régimes AMO gérés par la CNSS progresse d’environ 3 %, tandis que les prestations augmentent de 17 %.
La CNSS doit donc simultanément gérer davantage de bénéficiaires, davantage de remboursements, des régimes aux équilibres financiers très différents et des volumes de données sans commune mesure avec ceux qu’elle traitait avant la généralisation de la protection sociale.
Le régime général reste porté par les salaires et les cotisations
Le nombre de salariés déclarés atteint 4,24 millions en 2025, contre environ 4,08 millions un an auparavant. La progression est de 4 %. Elle reste cependant nettement inférieure à celle de la masse salariale déclarée.
Celle-ci passe de 222,51 milliards de dirhams en 2024 à 244,84 milliards en 2025, soit une hausse de 10 %. Autrement dit, la croissance des rémunérations déclarées est plus de deux fois supérieure à celle du nombre de salariés.
| Indicateur – régime général | 2024 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Salariés déclarés | ≈ 4,08 millions | 4,24 millions | +4 % |
| Masse salariale déclarée | 222,51 MMDH | 244,84 MMDH | +10 % |
| Cotisations dues | ≈ 33,45 MMDH | 36,46 MMDH | +9 % |
| Prestations servies | 29,7 MMDH | 31,5 MMDH | +6 % |
Tableau 1 : Évolution des principaux indicateurs du régime général de la CNSS entre 2024 et 2025.
Cette différence constitue l’un des enseignements de l’exercice. La croissance des ressources de la CNSS repose moins sur une explosion du nombre d’emplois déclarés que sur l’augmentation de l’assiette salariale. Les revalorisations salariales, notamment celles liées au SMIG et au dialogue social, contribuent à cette évolution.
Les cotisations dues progressent ainsi de 9 %, pour atteindre 36,46 milliards de dirhams. Les prestations du régime général augmentent moins rapidement, de 6 %, à 31,5 milliards.
Sur ce périmètre, la dynamique demeure donc favorable : les cotisations augmentent plus rapidement que les prestations.
Contrôle : 63 % de masse salariale supplémentaire régularisée
L’autre évolution marquante concerne le contrôle des entreprises et des déclarations sociales.
La CNSS a effectué 10 411 missions d’inspection et de contrôle en 2025, soit 22 % de plus qu’en 2024. Environ 8 533 missions avaient été réalisées l’année précédente.
L’augmentation du volume des contrôles est toutefois moins spectaculaire que celle de leur résultat financier.
| Indicateur – contrôle | 2024 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Missions d’inspection et de contrôle | ≈ 8 533 | 10 411 | +22 % |
| Salariés régularisés | ≈ 122 324 | 151 682 | +24 % |
| Masse salariale régularisée | ≈ 4,05 MMDH | 6,6 MMDH | +63 % |
| Montants recouvrés | 4,79 MMDH | 5,25 MMDH | +10 % |
Tableau 2 : Évolution du contrôle et du recouvrement de la CNSS entre 2024 et 2025.
La masse salariale régularisée atteint 6,6 milliards de dirhams, contre environ 4,05 milliards en 2024. La progression atteint 63 %, alors que le nombre de missions augmente de 22 % et celui des salariés régularisés de 24 %.
Ce décalage suggère une amélioration du ciblage des contrôles, notamment sur les situations présentant des montants plus importants de sous-déclaration.
Les sommes effectivement recouvrées progressent plus modérément : elles passent de 4,79 à 5,25 milliards de dirhams, soit +10 %. La différence entre la progression de la masse régularisée et celle des encaissements rappelle qu’un redressement ne se transforme pas immédiatement en trésorerie pour la Caisse.
AMO : 3 % de bénéficiaires supplémentaires, mais 17 % de prestations en plus
C’est du côté de l’Assurance maladie obligatoire que l’écart entre croissance des effectifs et croissance des dépenses devient le plus significatif.
La population éligible aux différents régimes AMO gérés par la CNSS passe d’environ 24,35 millions en 2024 à 25,08 millions en 2025, soit une hausse de 3 %.
Dans le même temps, les prestations versées progressent de 17 %, de près de 19,36 milliards à 22,65 milliards de dirhams.
| Indicateur AMO CNSS | 2024 | 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Population éligible | ≈ 24,35 millions | 25,08 millions | +3 % |
| Prestations versées | ≈ 19,36 MMDH | 22,65 MMDH | +17 % |
Tableau 3 : Évolution globale de l’AMO gérée par la CNSS entre 2024 et 2025.
L’écart est considérable. Les dépenses augmentent près de six fois plus rapidement que le nombre de bénéficiaires.
Cette évolution peut notamment traduire une montée en charge progressive de la consommation médicale des populations nouvellement couvertes, mais elle place surtout la question de la soutenabilité financière au centre de la prochaine phase de généralisation de la protection sociale.
Les travailleurs non-salariés constituent la principale ligne rouge
Les différents régimes AMO ne connaissent pas la même trajectoire.
L’AMO des salariés dépasse 4 millions d’assurés principaux en 2025, soit une hausse de 5 %. Les prestations atteignent 9,22 milliards de dirhams, en progression de 12 %.
Pour les travailleurs non-salariés, le déséquilibre est beaucoup plus marqué. Le nombre d’assurés principaux progresse de seulement 4 %, à 1,69 million, alors que les prestations augmentent de 24 %, à 2,28 milliards de dirhams.
| Régime AMO | Population / assurés 2025 | Évolution | Prestations 2025 | Évolution |
|---|---|---|---|---|
| Salariés | Plus de 4 millions d’assurés principaux | +5 % | 9,22 MMDH | +12 % |
| Travailleurs non-salariés | 1,69 million d’assurés principaux | +4 % | 2,28 MMDH | +24 % |
| Tadamon | 3,95 millions de personnes | n.c. | 8,49 MMDH | +13 % |
| Achamil | 265 551 assurés principaux | +70 % | 1,36 MMDH | n.c. |
Tableau 4 : Principaux indicateurs des régimes AMO gérés par la CNSS en 2025.
La ligne rouge se situe surtout dans le ratio prestations/cotisations des travailleurs non-salariés. Il atteint 157 % en 2025, soit une détérioration de 25 points en un an.
Concrètement, pour 100 dirhams de cotisations, ce régime supporte 157 dirhams de prestations. La CNSS elle-même qualifie la situation de « déficit structurel ».
L’enjeu dépasse donc une simple fluctuation annuelle. La faiblesse du recouvrement, l’adhésion encore incomplète de certaines catégories et la progression de la consommation médicale créent un déséquilibre qui devra être corrigé pour assurer la pérennité du régime.
Tadamon constitue une deuxième zone à surveiller en raison de son poids financier. Avec 8,49 milliards de dirhams de prestations, ses dépenses se rapprochent désormais de celles de l’AMO des salariés, qui atteignent 9,22 milliards.
Achamil affiche au contraire la plus forte dynamique en termes d’adhésion, avec une hausse de 70 % du nombre d’assurés principaux. Mais avec 265 551 assurés, le régime reste encore de taille limitée par rapport aux principaux dispositifs gérés par la CNSS.
Les données 2025 font ainsi apparaître trois lignes rouges. La première tient au rythme de progression des dépenses AMO : +17 % en un an pour seulement +3 % de bénéficiaires. La deuxième concerne directement les travailleurs non-salariés, dont le ratio prestations/cotisations de 157 % confirme un déséquilibre structurel. La troisième porte sur la capacité opérationnelle de la CNSS à absorber durablement ces volumes, alors qu’elle gère désormais plus de 25 millions de bénéficiaires éligibles et 22,65 milliards de dirhams de prestations maladie annuelles. C’est dans ce contexte que doivent être lues les décisions prises le 3 septembre sur la transformation digitale, la cybersécurité et la réorganisation des polycliniques : la question n’est plus seulement d’étendre la couverture sociale, mais de garantir son financement, son contrôle et sa soutenabilité.



