Sur le principe, il est difficile de contester cette analyse. Aucun pays ne crée durablement des emplois sans croissance économique. Aucun système universitaire, aussi performant soit-il, ne peut compenser une économie qui n’investit pas. Mais faire de la croissance la principale explication du chômage des diplômés revient à ne regarder qu’une partie du problème. Car si la croissance crée des emplois, elle ne garantit pas que les diplômés disposent des compétences attendues pour les occuper.
C’est précisément là que se situe le véritable défi marocain.
Le Royaume connaît depuis plusieurs années un paradoxe préoccupant. Des secteurs comme l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, le numérique, l’offshoring ou encore les centres de R&D annoncent régulièrement des investissements importants et des milliers de recrutements. Pourtant, dans le même temps, le chômage des diplômés du supérieur demeure largement supérieur à la moyenne nationale. Les entreprises continuent de signaler des difficultés à recruter certains profils techniques tandis que de nombreux jeunes diplômés peinent à décrocher un premier emploi correspondant à leur niveau d’études.
Ce décalage ne s’explique pas uniquement par une insuffisance de croissance. Il traduit surtout une inadéquation persistante entre les compétences produites par le système d’enseignement supérieur et celles recherchées par les employeurs.
L’université ne peut évidemment pas être tenue pour responsable de l’ensemble du chômage des jeunes. En revanche, elle porte une responsabilité directe dans la qualité des compétences qu’elle délivre. Cette nuance est essentielle.
Former ne consiste plus uniquement à transmettre des connaissances académiques. Il s’agit désormais de préparer des diplômés capables d’évoluer dans des environnements technologiques complexes, de résoudre des problèmes, de travailler en équipe, d’utiliser les outils numériques et d’apprendre en permanence. Or, beaucoup d’employeurs soulignent encore les écarts existants entre les compétences acquises pendant les études et les réalités opérationnelles des entreprises.
Cette situation ne concerne d’ailleurs pas uniquement le Maroc. La différence réside dans la manière dont certains pays ont décidé d’y répondre.
L’Allemagne n’est pas devenue une puissance industrielle uniquement grâce à sa croissance. Elle a construit un système d’apprentissage dual associant étroitement entreprises et établissements de formation. La Corée du Sud n’a pas attendu que son économie se transforme pour réformer ses universités ; elle les a intégrées au cœur de sa stratégie industrielle. Singapour adapte régulièrement ses programmes en fonction des mutations économiques et investit massivement dans la formation tout au long de la vie.
Dans chacun de ces modèles, l’université ne suit pas l’économie. Elle contribue à la construire.
Le ministre cite régulièrement la Silicon Valley comme illustration de la réussite fondée sur la recherche et l’innovation. La référence est pertinente, mais elle mérite d’être analysée dans son ensemble. La Silicon Valley n’est pas née uniquement grâce aux investissements privés. Elle s’est développée autour d’universités comme Stanford ou Berkeley, qui entretiennent depuis des décennies des relations permanentes avec les entreprises, favorisent la création de start-up, valorisent leurs travaux de recherche et encouragent le transfert technologique.
Autrement dit, ce sont les universités qui ont largement contribué à créer l’écosystème économique, et non l’inverse.
Sur ce point, le Maroc dispose encore d’une importante marge de progression.
Les annonces du ministère concernant l’augmentation du nombre de doctorants, la réforme des critères d’évaluation des enseignants-chercheurs ou le développement de la recherche scientifique vont dans la bonne direction. Elles répondent à une nécessité réelle : renforcer la capacité du pays à produire davantage de connaissances, d’innovation et de technologies.
Mais ces réformes ne suffiront pas si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation beaucoup plus profonde de la relation entre universités et entreprises.
Combien de cursus sont aujourd’hui construits avec les employeurs ? Combien de formations sont réévaluées chaque année à partir des évolutions des métiers ? Combien d’étudiants bénéficient d’une véritable alternance, d’un stage qualifiant ou d’une immersion prolongée en entreprise ? Combien d’universités publient des indicateurs précis sur le taux d’insertion professionnelle de leurs diplômés, filière par filière ?
Ces données devraient devenir des indicateurs stratégiques de performance au même titre que le nombre de publications scientifiques.
La question dépasse d’ailleurs le seul ministère de l’Enseignement supérieur. Elle concerne également les entreprises, les fédérations professionnelles, les régions, les établissements de formation et les différents ministères économiques. L’adéquation entre compétences et emploi relève d’une politique publique transversale.
Les investisseurs recherchent aujourd’hui bien davantage qu’une main-d’œuvre disponible. Ils recherchent des compétences immédiatement mobilisables, capables d’accompagner l’automatisation, l’intelligence artificielle, les nouvelles chaînes de valeur industrielles ou les technologies de pointe. C’est désormais sur ce terrain que se joue l’attractivité d’un pays.
L’université marocaine ne doit pas seulement accompagner la croissance. Elle doit devenir l’une de ses principales productrices. C’est probablement là que se jouera, dans les prochaines années, la véritable compétitivité du pays.




