Le choix de Merzouga pour accueillir le Rally IA Future Lab n’est pas neutre. Réunir 1.000 jeunes, du 16 au 20 juin 2026, autour de l’intelligence artificielle, de l’innovation, du prototypage et de l’entrepreneuriat numérique, traduit une volonté claire : sortir la transformation technologique des cercles habituels de Rabat et Casablanca, et l’inscrire dans les territoires. Sur ce point, l’événement mérite d’être reconnu. Il rappelle qu’une politique numérique ne peut être crédible si elle ignore les jeunes, les régions et les nouvelles formes d’apprentissage.
Mais le symbole ne fait pas une stratégie. Former, mobiliser, organiser des panels, parler de souveraineté numérique, de cybersécurité, de confiance citoyenne ou d’IA responsable est nécessaire. Cela ne suffit pas. Le vrai test commence après l’événement : combien de projets seront incubés ? Combien de prototypes seront financés ? Combien de solutions seront testées par des administrations, des entreprises publiques, des collectivités ou des industriels ? Combien de jeunes passeront d’un atelier à un produit, d’une idée à un contrat, d’un prototype à un marché ?
La question devient plus sensible lorsque l’on regarde ce qui se passait au même moment à Paris. Du 17 au 20 juin 2026, VivaTech célébrait sa dixième édition avec une dimension exceptionnelle : plus de 180.000 visiteurs attendus, entre 14.000 et 15.000 startups, 4.000 partenaires et investisseurs, un espace agrandi de 40 %, une nouvelle scène principale de 2.000 places, plus de 1.500 démonstrations live et des centaines de sessions consacrées à l’IA, à la cybersécurité, à la souveraineté technologique, à la santé, à l’énergie, au quantique et à la gouvernance des données.
VivaTech n’est pas seulement un salon. C’est une place de marché de l’innovation. Les startups y cherchent des financements. Les grands groupes y repèrent des solutions. Les investisseurs y testent la solidité des écosystèmes. Les États y défendent leur marque technologique. L’Inde l’a parfaitement compris en occupant une place centrale comme partenaire IA de l’édition, avec le plus grand pavillon national de l’histoire de VivaTech et plus de 80 startups exposées dans l’intelligence artificielle, la deeptech, la biotech et la robotique. Narendra MODI y a défendu une vision de l’IA inclusive, aux côtés d’Emmanuel MACRON. Jeff BEZOS, Yann LECUN, Jensen HUANG, Bernard ARNAULT, Shantanu NARAYEN, Joe TSAI ou encore Christel HEYDEMANN figuraient parmi les intervenants les plus attendus.
Dans ce décor mondial, la présence marocaine mérite d’être regardée avec précision. Elle n’était pas inexistante. Orange Digital Center Maroc était présent à VivaTech Paris 2026 à travers trois startups accompagnées par Orange Fab : MamaBox, Sand to Green et Nucleon Security. Pendant quatre jours, ces jeunes pousses marocaines ont pris part à l’un des plus grands rendez-vous mondiaux de l’innovation, aux côtés d’acteurs internationaux, d’investisseurs et de partenaires de l’écosystème. Cette présence est utile, concrète et positive. Elle montre que le Maroc dispose de projets capables de se confronter à un environnement international exigeant.
Mais trois startups portées par un acteur privé ne remplacent pas une stratégie nationale de visibilité. Elles ne constituent pas un pavillon Maroc. Elles ne suffisent pas à rendre lisible l’ensemble d’un écosystème. Elles ne permettent pas, seules, de présenter aux investisseurs une vision organisée : startups, chercheurs, universités, industriels, centres d’excellence, cas d’usage, secteurs prioritaires, ambition africaine, besoins de financement et terrains d’expérimentation.
C’est là que la contradiction apparaît. Le Maroc organise à Merzouga un événement pour affirmer son ambition dans l’IA, mais il ne semble pas avoir transformé cette ambition en présence offensive à Paris, là où se concentraient les regards de la tech européenne et internationale. Un pavillon Maroc, une délégation coordonnée de startups, une prise de parole institutionnelle, une présence de l’AI Movement, des universités, des centres de recherche, de l’AMDIE, de la CGEM, des opérateurs télécoms, des banques et des industriels auraient donné une autre portée au discours national sur Maroc Digital 2030.
Le problème n’est donc pas Merzouga. Le problème serait de croire que Merzouga suffit. Un pays qui veut peser dans l’intelligence artificielle doit agir sur deux scènes à la fois : la scène intérieure, pour former, inclure et faire émerger les talents ; la scène internationale, pour exposer ses solutions, attirer des capitaux, nouer des partenariats et gagner en crédibilité. L’une sans l’autre produit un déséquilibre. Trop d’événementiel national sans projection internationale mène à l’auto-célébration. Trop de présence internationale sans base locale solide produit une vitrine vide.
Le paradoxe de cette séquence tient dans ce décalage. À Merzouga, le Maroc a parlé d’avenir. À Paris, cet avenir se discutait déjà avec des investisseurs, des industriels, des chercheurs, des gouvernements et des startups venus défendre leur place. Entre les deux scènes, il ne manque pas seulement un avion, un stand ou un pavillon. Il manque une continuité stratégique. Le désert peut produire une image forte. VivaTech rappelle une vérité plus froide : dans la tech, les pays qui ne se rendent pas visibles au bon endroit laissent d’autres écrire la carte de l’innovation à leur place.




