Étudier davantage devrait réduire le risque de chômage. Dans une économie capable de transformer les connaissances en production, en innovation et en services à haute valeur ajoutée, le diplôme supérieur améliore normalement l’employabilité, la rémunération et la mobilité professionnelle. Dans plusieurs économies en développement, les données racontent pourtant une autre histoire.
Selon le rapport « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 » de l’Organisation internationale du Travail (OIT), le taux de chômage des 15-29 ans diplômés de l’enseignement supérieur atteint 25,6 % dans l’ensemble constitué des États arabes et de l’Afrique du Nord. Il tombe à 9 % pour les jeunes ayant un niveau d’instruction de base et à 8,6 % pour ceux issus du secondaire.
Le chiffre de 25,6 % correspond à une moyenne calculée à partir des données disponibles pour cinq pays des États arabes et d’Afrique du Nord. Il ne constitue donc pas un taux propre au Maroc. La tendance reste néanmoins significative pour le Royaume, confronté à la question de l’insertion des diplômés et à la capacité de son économie à créer des postes correspondant à leur niveau de qualification.
Le résultat ne signifie pas que l’éducation crée mécaniquement du chômage. Les jeunes les moins qualifiés disposent généralement de moins de ressources pour attendre un poste répondant à leurs aspirations. Ils acceptent plus rapidement une activité informelle, un emploi de subsistance ou un travail faiblement rémunéré. Le diplômé, parfois soutenu par sa famille, peut prolonger sa recherche dans l’espoir d’obtenir un emploi formel conforme à son investissement éducatif. Il reste alors statistiquement au chômage, tandis que le jeune moins diplômé apparaît comme actif, même lorsque son emploi ne lui apporte ni sécurité ni possibilité de progression.
L’inadéquation structurelle entre la formation et l’emploi
La progression du nombre de diplômés aurait dû accompagner la transformation des économies. Or, dans plusieurs pays en développement, l’enseignement supérieur s’est développé plus rapidement que les secteurs capables d’employer ses lauréats. Les universités forment davantage de cadres, d’ingénieurs, de juristes, de gestionnaires et de spécialistes du numérique, mais les économies ne génèrent pas toujours assez de fonctions qualifiées pour les absorber.
Le problème ne se résume donc pas à l’orientation des étudiants ou à l’adaptation des cursus. Il se situe également du côté de la demande de travail. Lorsque les créations d’emplois se concentrent dans le commerce peu structuré, les services à faible productivité ou les activités informelles, l’augmentation du nombre de titulaires d’un master ne suffit pas à créer les postes auxquels ils peuvent prétendre.
Le rapport de l’OIT observe que la difficulté à trouver un emploi augmente avec le niveau d’études dans la majorité des sous-régions composées principalement d’économies en développement. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur, le chômage touche 14,1 % des jeunes diplômés du supérieur, contre 4,6 % de ceux ayant une instruction de base.
Tableau 1 : Le chômage des jeunes selon le niveau d’études en 2025
| Région ou groupe de pays | Instruction de base | Enseignement secondaire | Enseignement supérieur |
|---|---|---|---|
| États arabes et Afrique du Nord | 9 % | 8,6 % | 25,6 % |
| Afrique subsaharienne | 7,5 % | 13,6 % | 15,8 % |
| Asie du Sud | 3 % | 6,4 % | 15,5 % |
| Pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur | 4,6 % | 8,5 % | 14,1 % |
| Pays à revenu intermédiaire supérieur | 4,7 % | 7,9 % | 10,3 % |
| Pays à revenu élevé | 5,9 % | 7,1 % | 6,3 % |
Source : calculs de l’OIT à partir des données annuelles d’ILOSTAT et de la base YouthSTATS, publiés dans « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ». Données concernant les 15-29 ans.
Dans les pays à revenu élevé, le risque de chômage diminue à nouveau après l’enseignement secondaire. Ce résultat reflète une économie davantage capable de créer des emplois intensifs en connaissances et d’absorber les qualifications supérieures. Dans les pays moins avancés sur le plan productif, le diplôme progresse plus vite que les débouchés.
Cette situation fragilise le contrat social qui a longtemps associé réussite scolaire et ascension économique. Les familles consacrent une part importante de leurs ressources à l’éducation, au logement, au transport et parfois à des établissements privés. En contrepartie, elles attendent du diplôme qu’il ouvre l’accès à un emploi stable. Lorsque cette promesse n’est pas tenue, le coût du chômage ne pèse pas uniquement sur le jeune : il prolonge sa dépendance financière et retarde son autonomie.
Le Maroc ne peut donc traiter le chômage des diplômés uniquement par une multiplication des programmes de formation. Former davantage sans développer simultanément les secteurs créateurs d’emplois qualifiés risque d’alimenter le déséquilibre. L’enjeu concerne les politiques industrielles, l’investissement productif, la recherche, les services exportables, la santé, l’économie verte et les activités technologiques. L’enseignement supérieur ne peut produire seul les débouchés dont ses lauréats ont besoin.
Le filtre de l’« inflation de l’expérience »
À la rareté des postes qualifiés s’ajoute une seconde barrière : l’augmentation des exigences imposées par les recruteurs pour des fonctions supposées accessibles aux débutants. L’OIT qualifie ce phénomène d’« inflation de l’expérience ».
Les jeunes se retrouvent enfermés dans une contradiction : aucune entreprise ne veut leur confier un premier emploi sans expérience, mais ils ne peuvent acquérir cette expérience sans obtenir leur premier emploi. Des offres qualifiées de « junior » réclament deux, trois ou parfois cinq années de pratique, la maîtrise de plusieurs outils, des capacités de décision et une autonomie normalement associée à des profils plus confirmés.
Cette inflation répond en partie à une logique de réduction du risque. La numérisation du recrutement permet aux entreprises de recevoir un très grand nombre de candidatures. Pour réduire le volume de dossiers à examiner, elles multiplient les filtres : années d’expérience, certifications, maîtrise de logiciels, compétences linguistiques ou connaissance préalable du secteur.
Les outils de présélection peuvent renforcer cette mécanique. Un candidat compétent, mais ne reprenant pas exactement les mots-clés attendus, risque d’être écarté avant même l’intervention d’un recruteur. Le diplôme, autrefois utilisé comme principal critère de sélection, ne suffit plus. Il doit être complété par des stages, des projets personnels, des activités associatives, des compétences numériques et une première connaissance de l’entreprise.
Dans les métiers les plus exposés à l’intelligence artificielle, l’OIT rapporte que plus de la moitié des nouvelles compétences mentionnées dans les offres destinées aux débutants correspondent à des aptitudes habituellement associées à des travailleurs expérimentés. Cette « séniorisation » des emplois juniors réduit encore le nombre de véritables portes d’entrée.
Tableau 2 : Les principaux obstacles rencontrés par les jeunes diplômés
| Obstacle | Manifestation | Conséquence |
|---|---|---|
| Rareté des emplois qualifiés | Nombre de postes inférieur au nombre de diplômés | Allongement de la recherche d’emploi |
| Inflation de l’expérience | Plusieurs années d’ancienneté exigées pour un poste junior | Exclusion des nouveaux entrants |
| Multiplication des critères | Logiciels, langues et certifications demandés | Renforcement de la sélection |
| Recrutement numérique | Filtrage automatisé des candidatures | Élimination de profils potentiellement adaptés |
| Faible accès à l’expérience | Stages insuffisants ou peu formateurs | Difficulté à prouver ses compétences |
| Sous-qualification des emplois | Postes disponibles inférieurs au niveau du diplôme | Déclassement professionnel |
Source : synthèse des constats de l’Organisation internationale du Travail, « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».
La réponse ne consiste pas à demander aux diplômés d’accumuler indéfiniment les stages. L’apprentissage en situation de travail doit être structuré, rémunéré, encadré par un contrat et associé à une certification reconnue. L’OIT estime que les programmes combinant formation et expérience professionnelle produisent de meilleurs résultats que ceux reposant principalement sur l’apprentissage en salle.
Les entreprises ont également une responsabilité. En exigeant des candidats immédiatement opérationnels, elles transfèrent vers les familles et les établissements de formation le coût de la préparation au travail. La réduction de leurs investissements dans l’intégration et la formation des débutants contribue directement au blocage des premières embauches.
Le piège de l’informalité
Lorsque la recherche se prolonge, le jeune diplômé doit arbitrer entre trois options : rester au chômage, accepter un poste inférieur à sa qualification ou rejoindre l’économie informelle. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur, 85,6 % des jeunes travailleurs âgés de 15 à 29 ans exercent une activité informelle, soit une proportion proche de neuf sur dix.
Le faible chômage observé dans certaines économies pauvres ne constitue donc pas toujours un signe de bonne santé. Il peut simplement indiquer que les jeunes ne peuvent pas se permettre de rester sans revenu. Ils deviennent travailleurs indépendants par nécessité, occupent des emplois temporaires ou acceptent des activités dépourvues de contrat, de couverture sociale et de stabilité financière.
Chez les 25-29 ans des pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur, 66,1 % des actifs occupent encore une forme d’emploi peu sécurisée. L’informalité présentée comme provisoire peut ainsi devenir une situation durable. Plus un diplômé reste éloigné d’un emploi correspondant à ses compétences, plus ses connaissances risquent de perdre leur valeur et plus son retour vers une trajectoire qualifiée devient difficile.
Tableau 3 : Le contraste de l’informalité chez les jeunes
| Groupe de pays | Part des jeunes concernés | Situation dominante |
|---|---|---|
| Pays à revenu élevé | 11,7 % des 15-29 ans dans l’emploi informel | Emploi formel largement majoritaire |
| Pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur | 85,6 % des 15-29 ans dans l’emploi informel | Près de neuf jeunes travailleurs sur dix dans l’informalité |
| Jeunes de 25 à 29 ans dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur | 66,1 % dans un emploi peu sécurisé | Travail indépendant ou emploi temporaire |
Source : Organisation internationale du Travail, « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».
Pour le Maroc, l’enjeu est de ne pas confondre insertion statistique et insertion durable. Un jeune peut sortir des chiffres du chômage tout en demeurant sous-employé, non déclaré ou engagé dans une activité sans rapport avec sa formation. L’évaluation des politiques doit intégrer la rémunération, la stabilité du contrat, la couverture sociale, l’utilisation des compétences et le maintien dans l’emploi.
L’OIT ne préconise pas de réduire l’accès à l’université, mais de rétablir la cohérence entre formation, expérience et création d’emplois. Son analyse de millions d’offres publiées dans huit pays, dont le Maroc, montre que les employeurs recherchent des « paquets de compétences » plutôt que des qualifications isolées. Les compétences socio-émotionnelles représentent 51,8 % des aptitudes mentionnées, devant les compétences cognitives, numériques, techniques et manuelles.
Tableau 4 : Les compétences recherchées dans les offres d’emploi analysées par l’OIT
| Catégorie de compétences | Part dans les compétences mentionnées |
|---|---|
| Compétences socio-émotionnelles | 51,8 % |
| Compétences cognitives | 22,9 % |
| Compétences numériques et techniques | 17,7 % |
| Compétences manuelles | 7,5 % |
Source : analyse de l’OIT portant sur des offres d’emploi publiées au Brésil, en Égypte, en Jordanie, au Maroc, en Russie, en Afrique du Sud, aux Émirats arabes unis et en Uruguay.
Le diplôme conserve une valeur éducative, sociale et professionnelle. Mais il doit être complété par des expériences réelles, des projets, du mentorat, une formation continue et des compétences telles que la communication, l’adaptabilité, la fiabilité, le travail en équipe et la résolution de problèmes.
La responsabilité ne peut être attribuée aux seules universités. Elle est partagée entre les établissements d’enseignement, les employeurs et les pouvoirs publics. Sans création de postes qualifiés, sans véritables fonctions d’entrée de carrière et sans coopération entre formation et entreprise, le nombre de diplômés au chômage continuera de progresser, quelles que soient les réformes pédagogiques engagées.
Aujourd’hui, le diplôme universitaire risque de ne plus être le passeport pour l’emploi décent, mais le coût d’une attente prolongée.




