Le 11 septembre, à la Cité des Métiers et des Compétences (CMC) de Béni Mellal, le ministère de l’Inclusion économique, de l’Emploi et des Compétences a lancé officiellement la rentrée 2025-2026 de la formation professionnelle. Avec 746 500 stagiaires inscrits, le système atteint un seuil historique. La progression est spectaculaire si l’on se réfère aux chiffres des cinq dernières rentrées :
- 2021-2022 : environ 650 000 stagiaires.
- 2022-2023 : 662 754 stagiaires (+2 %).
- 2023-2024 : 667 491 stagiaires (+0,7 %).
- 2024-2025 : 678 605 stagiaires (+1,7 %).
- 2025-2026 : 746 500 stagiaires (+10 %).
Jamais la hausse n’avait été aussi forte : près de 68 000 jeunes supplémentaires en un an. Les pouvoirs publics s’en félicitent, y voyant le signe d’une attractivité renforcée. Cette croissance repose sur le déploiement d’une capacité d’accueil de 418 285 places pédagogiques dans 510 établissements de l’OFPPT et l’ouverture de 27 nouveaux centres publics, dont trois CMC à Dakhla, Marrakech et Guelmim.
Autre facteur d’accélération : la formation par apprentissage, passée de 25 000 stagiaires en 2021 à 100 000 en 2025. Multipliée par quatre en quatre ans, elle devient un véritable moteur d’insertion, soutenue par une subvention publique de 5 000 dirhams par apprenti et l’accompagnement de l’ANAPEC pour mobiliser les entreprises d’accueil.
L’ombre d’un tournant stratégique
Ces chiffres impressionnants interrogent néanmoins sur l’orientation stratégique de la formation professionnelle. Depuis 2019, le discours officiel insistait sur la qualité : modernisation des programmes, refonte des filières, introduction des soft skills et du numérique, suppression de filières obsolètes, et surtout déploiement des CMC comme vitrines d’excellence régionale.
En 2021, plus de 34 filières ont été restructurées et 11 jugées peu pertinentes supprimées, affectant plus de la moitié des stagiaires de première année. Un système national d’auto-évaluation a même été instauré pour ancrer la culture de la performance et de la qualité pédagogique.
Aujourd’hui, l’accent mis sur la massification peut donner le sentiment que l’objectif prioritaire est d’afficher un nombre record d’inscrits, quitte à reléguer au second plan l’enjeu de l’employabilité réelle. Ce virage soulève une question : la qualité de la formation suivra-t-elle le rythme de cette expansion ?
L’OFPPT annonce mobiliser 27 200 formateurs pour encadrer les stagiaires, soit une augmentation de 4 500 en deux ans. Mais la question de l’adéquation entre le nombre de formateurs, leur qualification et la diversité des filières reste ouverte. Une formation de masse ne saurait compenser un déficit d’encadrement individualisé ou de pratiques pédagogiques adaptées aux besoins de chaque secteur.
L’expérience montre qu’une montée en volume trop rapide peut diluer l’attention portée aux stagiaires, réduire le temps consacré à l’apprentissage pratique et fragiliser la valeur des diplômes délivrés. Or, le Maroc avait justement cherché à renforcer la crédibilité de ses diplômes professionnels en adoptant de nouveaux standards pédagogiques dans les CMC.
Un paradoxe sur l’insertion
Le plus grand défi reste celui de l’insertion professionnelle. Malgré la modernisation du dispositif, les diplômés de la formation professionnelle enregistrent encore des taux de chômage préoccupants. Selon les dernières données du Haut-Commissariat au Plan, le chômage dépasse 31 % chez les techniciens spécialisés et supérieurs – un niveau plus élevé que celui des titulaires de diplômes universitaires généraux.
Autrement dit, la formation professionnelle produit encore trop souvent des diplômés sans débouchés immédiats. Les causes sont connues : inadéquation entre l’offre de formation et les besoins réels du marché, surcharge de certaines filières non porteuses, manque de compétences transversales ou encore absence de partenariats solides avec les entreprises pour l’accueil et l’embauche.
Multiplier le nombre de stagiaires sans résoudre ces dysfonctionnements pourrait aboutir à une simple massification du chômage diplômé.
Le système de bourses Minha illustre néanmoins un progrès concret. En 2025-2026, 35 000 stagiaires en bénéficieront, soit une hausse de 37 % depuis 2021. Versée en trois échéances pour un montant annuel moyen de 6 334 dirhams, cette aide vise à réduire les inégalités sociales et à soutenir les parcours des jeunes issus de milieux modestes.
L’effort d’inclusion se manifeste aussi par la mise en place de centres dédiés aux personnes en situation de handicap et par l’utilisation d’unités mobiles dans les zones enclavées. Ces initiatives démontrent que l’expansion ne se limite pas à la quantité, mais cherche également à élargir l’accès. La question demeure toutefois : cet accès élargi garantit-il une insertion professionnelle effective ?
Un contexte politique pré-électoral
Difficile d’analyser ce virage sans rappeler le contexte politique. À un an des élections de 2026, le gouvernement fait face à une pression accrue pour améliorer le bilan de l’emploi des jeunes. Le chômage national s’établit autour de 13 %, mais il dépasse 30 % chez les urbains de 15-24 ans.
Or, un stagiaire en formation n’est pas considéré comme chômeur dans les statistiques officielles. Autrement dit, gonfler le nombre d’inscriptions permet de réduire mécaniquement le nombre de jeunes comptabilisés comme demandeurs d’emploi. Cet effet statistique offre au gouvernement une respiration politique, sans pour autant résoudre structurellement la crise de l’emploi.
Cette coïncidence temporelle – explosion des effectifs et année pré-électorale – nourrit donc un certain scepticisme. La formation professionnelle devient-elle un instrument de régulation statistique plus qu’un moteur d’insertion durable ?
Le Maroc se trouve face à un dilemme stratégique. D’un côté, la massification de la formation professionnelle répond à un impératif social : intégrer les jeunes exclus du système scolaire ou en difficulté sur le marché de l’emploi. De l’autre, elle ne doit pas fragiliser la crédibilité et l’efficacité de cette filière en diluant la qualité de la formation.
Les réformes entreprises depuis 2019 – modernisation des programmes, CMC, partenariats sectoriels – montrent que la voie qualitative est possible et souhaitée. Mais cette ambition doit être consolidée et non effacée derrière des effets d’annonce chiffrés.
Le succès réel ne se mesurera pas au nombre de stagiaires inscrits, mais au nombre de jeunes effectivement insérés dans des emplois durables et adaptés à leurs compétences.
Une trajectoire à clarifier
La rentrée 2025-2026 traduit donc une contradiction : un effort indéniable pour élargir l’accès, mais un risque assumé de perdre de vue l’objectif initial de montée en gamme. Pour que la formation professionnelle soit véritablement un levier de développement, il faudra :
- renforcer l’encadrement pédagogique et la formation des formateurs ;
- maintenir le cap sur l’adéquation entre les filières et les besoins des secteurs économiques ;
- évaluer rigoureusement les taux d’insertion et la satisfaction des employeurs ;
- éviter que la logique électorale ne prenne le pas sur la logique de long terme.
Avec près de trois quarts de million de jeunes inscrits, la rentrée 2025-2026 est un tournant majeur pour la formation professionnelle marocaine. Mais l’enjeu n’est pas de battre des records d’effectifs. Il est de garantir que chacun de ces stagiaires acquière de vraies compétences, trouve sa place dans l’économie, et contribue à la compétitivité nationale. Sans quoi la formation professionnelle, au lieu d’être un moteur de développement, risque de devenir une simple variable d’ajustement statistique à la veille des élections.




