Au Maroc, Glovo se retrouve sur la sellette. L’annonce de la suspension de ses activités à Nouaceur, le 23 juillet 2025, a fait figure d’avertissement national. Pour la première fois, une province a publiquement sanctionné la plateforme de livraison pour une série de violations jugées graves. Parmi les griefs : absence d’autorisation communale, non-paiement des taxes locales, risques sécuritaires liés aux livreurs, et pratiques anticoncurrentielles. Mais derrière les motifs officiels, une question centrale demeure : pourquoi Glovo semble-t-elle incapable — ou réticente — à exercer un contrôle strict sur ses propres livreurs ?
Le cœur du problème réside dans la nature même du modèle de Glovo. Officiellement, les livreurs ne sont pas des salariés mais des prestataires indépendants. Ce statut, s’il permet à la plateforme d’éviter les obligations sociales d’un employeur (cotisations, assurance, congés…), impose aussi des limites strictes à l’encadrement qu’elle peut exercer.
Exiger des livreurs de porter un uniforme, d’utiliser des horaires fixes, ou d’obéir à des consignes précises sur la manière de livrer constituerait, en droit du travail, une subordination. Et cette subordination, si elle est établie, pourrait entraîner une requalification des contrats en relations salariées. Pour Glovo, cela signifierait un basculement vers un modèle beaucoup plus coûteux, incompatible avec sa rentabilité actuelle fondée sur l’ultra-flexibilité.
Autrement dit, Glovo ne contrôle pas ses livreurs non pas par laxisme, mais parce qu’elle ne le peut pas sans mettre en péril l’équilibre juridique sur lequel repose son activité. C’est cette zone grise entre liberté contractuelle et dépendance économique qui alimente aujourd’hui les tensions.
Le piège de l’indépendance organisée
Pourtant, cette prétendue autonomie des livreurs s’avère largement illusoire. Dans la réalité, ces derniers dépendent de Glovo pour travailler, n’ont pas de liberté tarifaire, et sont fortement incités à accepter un maximum de courses, sous peine de sanctions algorithmiques (perte de visibilité, désactivation temporaire).
Ce paradoxe crée une situation où Glovo tire profit d’une force de travail qu’elle ne peut ni encadrer pleinement, ni protéger, ni même surveiller efficacement. Résultat : des livreurs anonymes, parfois sans casque, souvent sans contrat formel, circulent en toute opacité. Pire encore, certains comptes sont partagés entre plusieurs personnes, rendant impossible toute traçabilité.
Le choix de maintenir une relation commerciale “sans lien hiérarchique” empêche ainsi Glovo de mettre en place un véritable dispositif disciplinaire ou d’identification stricte. Un facteur clé dans l’incapacité structurelle de la plateforme à répondre aux exigences sécuritaires formulées par les autorités marocaines.
Une plateforme qui collecte tout, mais agit peu
Ce constat est d’autant plus troublant que Glovo dispose, en théorie, de tous les outils technologiques nécessaires pour exercer un suivi rigoureux. Systèmes de géolocalisation, algorithmes de notation, alertes sur les comportements à risque, indicateurs de performance : la plateforme enregistre en continu des données sur ses livreurs. Elle sait combien de temps dure chaque livraison, combien de kilomètres sont parcourus, combien de fois un coursier a annulé une commande.
Pourquoi, alors, ne pas exploiter pleinement ces données pour écarter les profils à risque, prévenir les dérives et rassurer les autorités ? Une explication tient à la stratégie d’optimisation maximale : pour garantir un taux de couverture élevé et répondre à la demande en temps réel, Glovo a tout intérêt à garder un maximum de livreurs actifs, même au prix d’un certain relâchement dans les standards.
Un second facteur tient à la prudence juridique. En exploitant trop visiblement ces données pour sanctionner ou discipliner, Glovo risquerait à nouveau d’être accusée d’exercer un contrôle équivalent à celui d’un employeur. Un cercle vicieux qui empêche toute montée en qualité durable.
D’autres plateformes ont pourtant trouvé des voies intermédiaires. Uber, par exemple, a développé des programmes comme Uber Pro, qui récompensent les prestataires les mieux notés avec des avantages spécifiques (accès prioritaire aux courses, bonus). Cette logique d’incitation, couplée à une politique claire de suspension en cas de comportements dangereux ou de plaintes répétées, permet d’élever le niveau de service sans pour autant créer un lien de subordination juridique.
Glovo pourrait s’en inspirer. Des mécanismes de vérification d’identité renforcée, des seuils de qualité minimum, ou encore l’obligation de suivre une courte formation initiale sur la sécurité routière figurent parmi les leviers activables, sans remettre en cause le statut d’indépendant. Or, rien de tout cela ne semble être mis en œuvre de manière systématique au Maroc.
Le constat des autorités à Nouaceur est limpide : la plateforme est techniquement capable d’agir, mais ne le fait pas, ou trop peu.
Une pression croissante sur tous les fronts
La question du contrôle des livreurs n’est qu’un volet parmi d’autres du dossier Glovo au Maroc. Le Conseil de la concurrence a ouvert une enquête sur des pratiques tarifaires jugées abusives et potentiellement prédatrices, qui auraient pour but d’éliminer les concurrents. Plusieurs restaurants et livreurs ont également dénoncé une situation de dépendance économique incompatible avec les principes de liberté contractuelle. Les livreurs, eux, continuent de protester contre une rémunération insuffisante et des suspensions arbitraires de comptes.
Plus récemment, l’affaire de la “carte tronquée du Maroc” affichée temporairement dans l’application a mis de l’huile sur le feu. Présentée comme une simple erreur technique, elle a suscité une vague de boycott et accentué le ressentiment.
Glovo semble ainsi pris en tenaille entre la pression réglementaire, la défiance sociale, et la complexité de son propre modèle. Son inertie apparente face aux critiques pourrait lui coûter cher, notamment si d’autres provinces suivent l’exemple de Nouaceur.
L’exemple Glovo soulève une question plus large : celle de la régulation des plateformes numériques dans les économies émergentes. La gig economy, souvent vantée pour sa flexibilité et sa capacité à créer de l’emploi, repose sur une précarité structurelle qui finit par poser problème.
Au Maroc, comme ailleurs, les autorités commencent à poser des limites. En imposant des licences locales, des obligations fiscales, et des normes de sécurité, elles forcent les plateformes à s’adapter. Si Glovo ne change pas rapidement de cap, elle pourrait se retrouver face à des sanctions plus lourdes, voire à une interdiction progressive de son modèle actuel.
Mais toute tentative de régulation doit aussi prendre en compte la réalité économique : des milliers de jeunes marocains vivent aujourd’hui grâce à la livraison, dans un marché de l’emploi formel insuffisant. Une requalification brutale de leur statut risquerait de les exclure du marché.
Le véritable défi consiste donc à inventer un cadre intermédiaire, entre salariat et indépendance totale. Un cadre où les plateformes seraient tenues à des obligations minimales (formation, assurance, identification) sans pour autant devoir salarier l’ensemble de leurs livreurs. Un chantier complexe, mais incontournable.




