La Banque mondiale décrit une réalité difficile à ignorer : la croissance annoncée de 2,8 % en 2025 cache une fragilité structurelle. La région est engagée dans une course contre la montre pour créer des emplois, maintenir l’équilibre démographique et financer ses systèmes de protection sociale. Or, aucune stratégie économique ne peut réussir si la moitié de la population demeure inactive. Les données rassemblées dans le rapport « Jobs and Women: Untapped Talent, Unrealized Growth » soulignent un constat simple : sans les femmes, la trajectoire économique du MENAAP restera limitée.
Un capital humain hautement formé mais sous-utilisé
Depuis plus de vingt ans, les pays du MENAAP ont consenti des investissements considérables dans l’éducation. Les résultats sont spectaculaires. Dans la plupart des pays, les femmes atteignent désormais un niveau d’instruction équivalent à celui des hommes. Dans l’enseignement supérieur, elles sont même plus nombreuses à obtenir un diplôme. Cette dynamique aurait dû logiquement se traduire par une présence accrue dans le marché du travail, mais les chiffres contredisent totalement cette anticipation.
Le taux de participation des femmes plafonne autour de 20 %, un niveau inférieur à toutes les autres régions du monde. Cette stagnation n’est pas récente. Elle persiste en Égypte, en Jordanie, au Pakistan ou encore au Maroc, malgré la progression scolaire ininterrompue. Le rapport insiste sur l’ampleur du gâchis : des millions de jeunes femmes diplômées arrivent chaque année sur le marché, parfaitement préparées pour contribuer à la transformation économique, mais sans perspective d’intégration réelle. La Banque mondiale parle d’un « investissement sans retour », un phénomène rare à cette échelle dans les économies émergentes.
Un double choc démographique qui rend l’inaction intenable
La situation est d’autant plus préoccupante que la région fait face simultanément à deux tendances démographiques opposées. D’un côté, la population active va exploser : 220 millions de personnes supplémentaires atteindront l’âge de travailler d’ici 2050. Ce défi massif appelle une création d’emplois accélérée, faute de quoi le chômage et la pression sociale s’intensifieront.
De l’autre, le vieillissement s’accélère. La baisse rapide de la fécondité réduit progressivement le nombre de jeunes générations capables de financer les régimes de retraite et soutenir la croissance. La Banque mondiale avertit : plusieurs pays risquent de devenir vieillissants avant d’avoir atteint un niveau de richesse suffisant pour financer durablement leurs systèmes sociaux.
L’équation est simple : sans une mobilisation active des femmes, la région ne pourra ni absorber l’arrivée de nouvelles cohortes de jeunes, ni amortir le choc du vieillissement. Le rapport démontre que le relèvement du taux d’activité féminin n’est plus une recommandation liée à l’égalité, mais une nécessité pour préserver la stabilité macroéconomique.
Des contraintes multiples qui verrouillent l’accès à l’emploi
Pour expliquer ce paradoxe, les économistes du rapport identifient un ensemble de barrières entremêlées, à la fois sociales, juridiques et infrastructurelles. Le poids des normes demeure central. Le modèle du « pourvoyeur masculin » reste un référentiel dominant dans de nombreux pays. La particularité relevée par la Banque mondiale réside dans l’écart entre ce que pensent réellement les individus et ce qu’ils imaginent être la position de leur communauté. Beaucoup d’hommes déclarent soutenir le travail de leur épouse, mais s’y opposent par crainte du jugement social. Cette distorsion crée un blocage collectif, difficile à surmonter par les politiques publiques traditionnelles.
Le cadre juridique renforce également la marginalisation économique. Malgré des réformes récentes, plusieurs pays maintiennent des restrictions : limitations d’horaires, interdiction d’accès à certains métiers, procédures administratives dépendantes du consentement masculin ou absence d’égalité salariale dans les conventions collectives. À cela s’ajoutent des infrastructures insuffisantes, notamment en matière de garde d’enfants et de transport sécurisé. Le faible taux de préscolarisation rend le coût d’opportunité du travail particulièrement élevé pour les mères. L’insécurité dans les transports publics réduit le périmètre d’accès aux emplois, ajoutant une barrière physique au frein social.
Ce cumul de contraintes produit un environnement où les compétences existent, mais ne peuvent être valorisées.
Un marché du travail incapable d’absorber les compétences féminines
Une autre explication se trouve dans la structure du marché du travail. Historiquement, les femmes diplômées du MENAAP ont privilégié le secteur public, perçu comme protecteur et mieux organisé. Mais la capacité d’embauche de l’État s’est fortement réduite. De nombreuses femmes diplômées sont ainsi piégées dans un phénomène de « queueing » : elles attendent un poste public qui n’arrivera pas, sans s’orienter vers le privé, faute de conditions adaptées.
Le secteur privé, quant à lui, peine à offrir une alternative crédible. Manque de compétitivité, faible dynamisme entrepreneurial, pratiques discriminatoires persistantes : les opportunités existent, mais restent limitées. Certaines réglementations ont même eu des effets inverses à ceux escomptés. Lorsque les employeurs doivent financer seuls les dispositifs de garde ou les congés maternité, ils perçoivent l’embauche féminine comme un coût supplémentaire. La Banque mondiale cite des enquêtes montrant que, dans certains pays, plus de la moitié des entreprises préfèrent recruter des hommes. En Égypte, 51 % des entreprises formelles reconnaissent explicitement privilégier les candidats masculins, en particulier dans les métiers en contact avec la clientèle.
Ce biais structurel freine la croissance globale. Il prive les entreprises de ressources humaines qualifiées et enferme des cohortes entières dans l’inactivité, malgré un niveau d’éducation en hausse.
Un coût macroéconomique désormais chiffré et considérable
La Banque mondiale avance des simulations qui mesurent l’impact potentiel d’une levée des barrières à l’emploi féminin. Dans des pays comme l’Égypte, la Jordanie ou le Pakistan, le PIB par habitant pourrait augmenter de 20 à 30 % si les femmes accédaient pleinement au marché du travail. Peu de politiques économiques offrent une telle marge de manœuvre à court et moyen terme.
L’exemple de l’Arabie saoudite illustre la rapidité avec laquelle les réformes peuvent transformer un marché du travail. En quelques années, le pays a fait progresser le taux de participation féminine de 20 % à 34 %. Cette évolution résulte de réformes juridiques, de programmes incitatifs et d’un discours public cohérent valorisant l’autonomie économique. Les économistes ne considèrent pas ce mouvement comme exceptionnel, mais comme reproductible, à condition que l’action publique soit cohérente et durable.
Un impératif stratégique : agir sur tous les leviers en même temps
Le rapport insiste sur la nécessité d’une approche intégrée. Modifier la loi sans améliorer les transports laisse les femmes vulnérables. Créer des crèches sans réviser les normes sociales maintient les résistances. Encourager les entreprises sans corriger les biais de perception ne change pas les comportements. Les pays du MENAAP doivent donc intervenir simultanément sur quatre grands leviers : réformer le droit du travail, investir dans les infrastructures de mobilité et de garde, moderniser le discours public et renforcer la compétitivité du secteur privé.
La clé réside dans la cohérence. Chaque mesure renforce les autres. Un environnement légal protecteur rassure les familles. Des transports sûrs facilitent les déplacements. Des entreprises plus compétitives créent davantage d’emplois qualifiés. Une action de communication bien pensée réduit les résistances culturelles.
La région dispose d’un réservoir immense de compétences féminines formées, motivées et prêtes à contribuer. L’enjeu n’est plus d’augmenter le niveau d’éducation, mais de permettre à ces talents de participer à la croissance. Les pays du MENAAP ne peuvent soutenir durablement leur trajectoire économique sans renforcer l’emploi féminin. L’enjeu dépasse largement le cadre social : il conditionne la prospérité collective, la stabilité macroéconomique et la capacité à faire face aux défis démographiques à venir.
Consultez le rapport complèt ci-après :
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