L’université marocaine doit désormais répondre à une équation particulièrement complexe. Elle accueille une population étudiante en forte croissance, tout en étant appelée à améliorer la qualité des formations, à réduire les disparités territoriales et à préparer les jeunes à un marché du travail profondément transformé par le numérique. Le défi dépasse donc la simple augmentation des capacités d’accueil : il concerne la capacité même du système universitaire à former, orienter et accompagner les nouvelles générations vers l’emploi ou l’entrepreneuriat.
C’est dans ce contexte que le Maroc déploie le Programme d’appui à la transformation pour une université marocaine digitale, entrepreneuriale et inclusive, baptisé UM4.0. Prévu sur la période 2024-2028, ce programme représente l’un des principaux chantiers de modernisation de l’enseignement supérieur engagés dans le Royaume. Son coût global atteint 856,8 millions d’euros, soit près de 9,3 milliards de dirhams.
L’ambition affichée est large : améliorer l’accès aux études, renforcer l’offre de formation dans les territoires, développer les compétences numériques, favoriser l’entrepreneuriat étudiant, accompagner l’insertion professionnelle et moderniser la gouvernance du système universitaire.
Une réforme dictée par la massification de l’enseignement supérieur
L’enseignement supérieur public marocain accueille une population toujours plus nombreuse. Plus de 1,2 million d’étudiants étaient inscrits au titre de l’année universitaire 2022-2023. Cette massification constitue une avancée importante en matière d’accès aux études supérieures, mais elle exerce également une forte pression sur les universités, les enseignants, les infrastructures et les services d’accompagnement.
La situation est particulièrement sensible dans les établissements à accès ouvert, qui concentrent environ 86 % des étudiants. Ces structures doivent absorber des effectifs considérables avec un encadrement pédagogique parfois insuffisant. Les difficultés rencontrées se traduisent par des taux de décrochage élevés, un allongement des parcours et une insertion professionnelle encore incertaine pour une partie des diplômés.
Le décalage entre les formations proposées et les besoins des employeurs demeure l’une des principales fragilités du système. En 2022, le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur atteignait 25,8 %. Les femmes diplômées étaient davantage exposées, avec un taux de chômage estimé à 34,8 %.
UM4.0 s’inscrit dans le Plan national d’accélération de la transformation de l’écosystème de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation, connu sous le nom de PACTE ESRI 2030. Cette stratégie doit traduire les orientations du Nouveau Modèle de Développement en politiques universitaires concrètes, avec une attention particulière portée à l’employabilité, à l’inclusion et au développement territorial.
Un financement partagé et conditionné aux résultats
Sur les 856,8 millions d’euros mobilisés, le gouvernement marocain assure la contribution principale. Il apporte 455,4 millions d’euros, soit 53,15 % du budget total. La Banque mondiale participe à hauteur de 281,4 millions d’euros, l’équivalent de 300 millions de dollars, représentant 32,84 % du financement. La Banque africaine de développement complète le dispositif avec un prêt de 120 millions d’euros, soit 14,01 % de l’enveloppe.
L’originalité du programme ne tient pas uniquement à son montant. Une partie de son financement repose sur un mécanisme axé sur les résultats. Les décaissements de la Banque africaine de développement seront ainsi liés à l’atteinte d’objectifs mesurables et préalablement définis.
Sept indicateurs conditionnent notamment le déblocage des fonds : l’augmentation du nombre de nouveaux inscrits dans les filières de médecine, de pharmacie et de médecine dentaire ; la construction de la Faculté de médecine et de pharmacie de Béni Mellal ; la création de nouvelles cités universitaires ; le déploiement d’un système d’information intégré ; l’ouverture des espaces de codage Code 212 ; l’opérationnalisation des centres de carrières ; et l’exécution du Plan d’action environnemental et social.
Cette approche introduit une obligation de performance dans la conduite de la réforme. Il ne suffit plus d’engager les dépenses prévues : les responsables du programme doivent apporter la preuve que les infrastructures sont livrées, que les services fonctionnent et que les étudiants en bénéficient effectivement.
Béni Mellal au centre du rééquilibrage territorial
Le premier domaine d’intervention concerne l’amélioration de l’offre universitaire et sa décentralisation. Il mobilise 64 millions d’euros du prêt accordé par la Banque africaine de développement, soit 53,47 % de cette contribution.
Le projet le plus important est la construction et l’équipement de la Faculté de médecine et de pharmacie de Béni Mellal. L’établissement disposera d’une capacité d’accueil de 4 500 places. Son implantation doit élargir l’accès aux études médicales dans la région de Béni Mellal-Khénifra et accompagner le renforcement de l’offre de santé territoriale, notamment dans la perspective du développement d’un Centre hospitalier universitaire.
Le programme intervient également sur l’hébergement, une composante déterminante de l’égalité d’accès aux études. Pour de nombreux jeunes issus de territoires éloignés des grands centres universitaires, le coût du logement peut représenter un obstacle aussi important que les conditions académiques.
Cinq nouvelles cités universitaires publiques doivent être construites à Larache, Oujda, Safi, Taroudant et Béni Mellal. Chacune disposera d’une capacité de 1 500 lits, portant l’offre supplémentaire à 7 500 lits. Au moins trois de ces cités seront également équipées dans le cadre du programme.
Code 212 pour diffuser les compétences numériques
La transformation numérique constitue le deuxième pilier d’UM4.0. Une enveloppe de 50,7 millions d’euros, représentant 42,35 % du prêt de la BAD, lui est consacrée. L’objectif est de moderniser simultanément la gestion du système universitaire et les compétences enseignées aux étudiants.
Le ministère de l’Enseignement supérieur prévoit ainsi de mettre en place un système d’information intégré. Cette infrastructure doit centraliser des données aujourd’hui dispersées et couvrir la gestion pédagogique, la recherche scientifique, la mobilité, les bourses ainsi que les ressources humaines.
L’enjeu est administratif, mais également stratégique. La disponibilité de données fiables doit permettre de mieux suivre les parcours, d’identifier les risques de décrochage et de mesurer l’insertion professionnelle des diplômés. Elle peut également faciliter les démarches des étudiants et renforcer la coordination entre les établissements.
Le programme prévoit parallèlement la création de dix espaces Code 212 au sein des universités publiques. Leur vocation est de rendre les compétences numériques accessibles à des étudiants issus de toutes les disciplines, et non aux seuls inscrits dans des cursus informatiques.
Ces espaces reposeront sur des méthodes actives, fondées sur la réalisation de projets, l’apprentissage par la pratique et la collaboration entre pairs. Cette pédagogie doit aider les jeunes à maîtriser des compétences recherchées sur le marché du travail, notamment en programmation, traitement des données, développement d’applications et résolution de problèmes.
Entrepreneuriat et employabilité au sein des campus
Le troisième pilier mobilise directement 5 millions d’euros du prêt de la BAD. Malgré son poids financier plus limité, il touche à la finalité centrale de la réforme : améliorer les perspectives professionnelles des diplômés.
Douze pôles d’accompagnement à l’entrepreneuriat doivent être activés dans les universités. L’objectif est de former et d’accompagner 15 000 étudiants-entrepreneurs, tout en certifiant les compétences entrepreneuriales de 20 000 apprenants. Le statut national de l’étudiant-entrepreneur doit permettre aux porteurs de projets de développer leur activité tout en poursuivant leur cursus.
UM4.0 prévoit également la généralisation des centres de carrières. Au total, 130 000 étudiants doivent bénéficier d’un accompagnement physique ou virtuel en matière d’orientation, de préparation à l’emploi et de mise en relation avec les entreprises. Douze cellules de suivi de l’insertion professionnelle seront parallèlement créées pour mieux observer la trajectoire des diplômés.
Dans les établissements à accès ouvert, 135 parcours d’excellence doivent proposer des formations plus spécialisées et sélectives. Le volet pédagogique comprend aussi la formation de 2 350 maîtres de conférences nouvellement recrutés. La réussite du programme dépendra en effet autant de la qualité de l’encadrement que des équipements mis à la disposition des étudiants.
Des objectifs précis pour l’inclusion des femmes
Les femmes représentaient 54 % des effectifs des universités publiques et 57 % des diplômés en 2022-2023. Cette majorité académique ne se traduit cependant pas par une égalité d’accès à l’emploi et à l’entrepreneuriat. Les femmes ne représentent notamment que 16 % des entrepreneurs.
Le programme fixe donc plusieurs seuils. Les femmes devront représenter au moins 40 % des nouveaux inscrits dans les filières de santé et 40 % des bénéficiaires des nouvelles capacités d’hébergement. Leur part devra atteindre au minimum 30 % dans les filières liées aux technologies de l’information et de la communication, ainsi que dans les dispositifs d’accompagnement entrepreneurial.
Une plateforme numérique de signalement des violences basées sur le genre doit également être déployée. Elle sera complétée par des actions de prévention du harcèlement dans les établissements universitaires.
La dimension environnementale est, elle aussi, intégrée au projet. Les nouveaux bâtiments devront respecter des exigences d’efficacité énergétique, recourir aux énergies renouvelables lorsque cela est possible et privilégier des matériaux durables. Un Plan d’action environnemental et social, doté d’un budget estimé à 6,2 millions de dirhams, fera l’objet d’un suivi spécialisé et d’audits indépendants.
L’exécution, véritable test de la réforme
La conduite du programme est confiée au ministère de l’Enseignement supérieur à travers une unité de gestion dédiée. Un comité de pilotage présidé par le ministère de l’Économie et des Finances assurera l’orientation stratégique. L’Inspection générale du ministère de l’Enseignement supérieur devra vérifier l’atteinte des indicateurs avant les décaissements.
Cette architecture traduit la volonté de soumettre la réforme à une surveillance plus rigoureuse. Le principal défi sera désormais de coordonner les constructions, les systèmes numériques, les formations et les services d’accompagnement dans les délais annoncés.
Avec UM4.0, le Maroc cherche à construire une université capable d’accueillir davantage de jeunes sans sacrifier la qualité de leur parcours. Les 856,8 millions d’euros mobilisés constituent un investissement considérable. Leur impact dépendra toutefois de résultats concrets : des formations mieux adaptées, des étudiants mieux accompagnés, des disparités territoriales réduites et des diplômés disposant de perspectives professionnelles plus solides.




