Présentés jeudi 3 septembre 2026 à Rabat, les résultats préliminaires actualisent des données qui n’avaient pas été révisées depuis 2014. La progression de 1,9 point ne traduit toutefois pas nécessairement une augmentation équivalente du nombre de personnes concernées. La nouvelle enquête mobilise des instruments plus précis pour repérer les limitations fonctionnelles et intègre, pour la première fois, les troubles du spectre de l’autisme. Elle élargit ainsi le périmètre des situations identifiées.
L’ampleur sociale du handicap apparaît plus nettement à l’échelle familiale. Désormais, 29 % des ménages marocains comptent au moins une personne en situation de handicap, contre environ 25 % en 2014. Cette réalité concerne directement les proches qui assurent les soins, les déplacements ou l’accompagnement administratif. Lorsque ces aidants exercent une activité professionnelle, leurs responsabilités peuvent affecter leur disponibilité, leur santé, leur mobilité et la continuité de leur parcours.
Le taux de handicap sévère, estimé à 2,3 %, souligne la nécessité de réponses différenciées. Les besoins varient selon la nature des limitations, leur intensité, l’environnement familial et l’accessibilité des services. Dans l’emploi, cette diversité impose de dépasser une conception uniforme du handicap. L’aménagement du poste, l’adaptation des horaires, l’accessibilité numérique et l’accompagnement managérial doivent correspondre à la situation réelle de chaque personne.
Une enquête plus fine que le recensement
La troisième enquête a été menée pendant neuf mois auprès d’un échantillon de 20 412 ménages fourni par le Haut-Commissariat au Plan. Elle a mobilisé 236 enquêteurs répartis en 47 équipes, autour d’un questionnaire comportant près de 300 points. Lancée le 21 janvier 2026, l’opération devait mesurer la prévalence du handicap, mais aussi documenter l’accès à la santé, à l’éducation, à la formation, à l’emploi et à la protection sociale.
Son résultat de 8,7 % diffère du taux de 4,8 % établi par le Recensement général de la population et de l’habitat de 2024. Les deux indicateurs ne se contredisent pas : ils reposent sur des objectifs, des questionnaires et des degrés d’investigation différents. Le recensement couvre toute la population avec un nombre limité de questions, tandis que l’enquête spécialisée explore plus finement les difficultés fonctionnelles et leurs conséquences quotidiennes.
| Indicateur | Troisième enquête nationale | Repère antérieur | Lecture |
|---|---|---|---|
| Prévalence du handicap | 8,7 % | 6,8 % en 2014 | Hausse de 1,9 point |
| Ménages concernés | 29 % | Environ 25 % en 2014 | Près de trois ménages sur dix |
| Handicap sévère | 2,3 % | Non précisé | Besoins d’accompagnement renforcés |
| Prévalence selon le RGPH | 4,8 % en 2024 | 5,1 % en 2014 | Méthodologie différente |
| Échantillon interrogé | 20 412 ménages | _ | Enquête nationale spécialisée |
| Dispositif de collecte | 236 enquêteurs, 47 équipes | _ | Neuf mois de travaux |
Ces repères doivent être lus comme des instruments complémentaires. L’intérêt de l’enquête spécialisée réside moins dans la comparaison brute avec le recensement que dans sa capacité à caractériser les obstacles rencontrés. Cette précision permet de mieux identifier les besoins d’accessibilité, de qualification, d’accompagnement et de maintien dans l’activité.
Une fracture territoriale de près de un à six
La moyenne nationale masque des écarts régionaux considérables. La prévalence atteint 14,2 % à Béni Mellal-Khénifra, 12 % à Fès-Meknès et 11,7 % à Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. Rabat-Salé-Kénitra se situe à 10,4 % et l’Oriental à 9,1 %. À l’opposé, le taux ressort à 2,4 % à Dakhla-Oued Eddahab, 4,6 % à Casablanca-Settat, 5,9 % à Drâa-Tafilalet et 6,2 % à Souss-Massa.
L’écart entre les deux extrêmes approche un rapport de un à six. Il devra être interprété au regard de la démographie, du vieillissement, de l’exposition aux maladies, de l’accès aux soins et des différences de détection. Il montre néanmoins que l’inclusion professionnelle ne peut être pilotée indépendamment des réalités locales. Les bassins d’emploi ne disposent ni des mêmes services spécialisés ni des mêmes infrastructures de transport, de formation et d’accompagnement.
Cette géographie du handicap peut également peser sur le recrutement. Une entreprise implantée dans une région à forte prévalence peut rencontrer davantage de candidats ou de salariés ayant besoin d’un aménagement, sans disposer localement des partenaires nécessaires. L’analyse territoriale doit donc rapprocher les données sur le handicap de celles relatives à l’emploi, aux qualifications disponibles et à l’accessibilité des services publics.
L’emploi demeure le principal point de rupture
Les données disponibles montrent une exclusion massive du marché du travail. Seules 8,9 % des personnes en situation de handicap occupent un emploi. Ce niveau réduit leur autonomie économique, accroît leur dépendance et prive les organisations d’un vivier de compétences encore peu mobilisé. Il traduit également l’accumulation d’obstacles scolaires, matériels, sociaux et organisationnels.
L’accès à l’emploi est précédé par une rupture éducative majeure : 67,7 % des personnes concernées n’ont aucun niveau scolaire. Le recrutement ne peut donc être dissocié de la formation, de l’apprentissage et de la reconnaissance des compétences acquises en dehors des parcours classiques. Les critères fondés systématiquement sur le diplôme peuvent écarter des candidats capables d’exercer certaines fonctions après une formation adaptée.
Cette situation invite à examiner l’ensemble de la chaîne de recrutement. Une offre d’emploi inaccessible, un entretien reposant exclusivement sur l’aisance orale ou l’absence de solution de transport peut exclure avant même l’évaluation des compétences. L’inclusion suppose donc de revoir les canaux de sourcing, les critères de sélection, les modalités d’entretien et les conditions matérielles d’intégration.
| Donnée structurante | Risque pour l’emploi | Réponse organisationnelle | Indicateur de suivi |
|---|---|---|---|
| 29 % des ménages concernés | Fatigue ou absentéisme des proches aidants | Horaires aménagés et dispositifs d’écoute | Absences et recours aux aménagements |
| 8,9 % occupent un emploi | Sous-représentation dans les recrutements | Sourcing inclusif et partenariats spécialisés | Candidatures, embauches et maintien |
| 67,7 % sans niveau scolaire | Exclusion par les critères de diplôme | Formation interne et évaluation pratique | Accès à la formation et certification |
| Prévalence de 2,4 % à 14,2 % | Réponses uniformes inadaptées | Pilotage selon les bassins d’emploi | Données par site et par région |
| Intégration de l’autisme | Besoins insuffisamment identifiés | Adaptation sensorielle et managériale | Aménagements effectivement réalisés |
Ce cadre de suivi ne suppose pas la collecte de données médicales individuelles sans garanties. Il vise à observer les résultats des processus : accessibilité des offres, diversité des candidatures, transformation des postes, accès à la formation et stabilité dans l’emploi. L’enjeu consiste à mesurer les barrières produites par l’organisation plutôt qu’à demander aux personnes de justifier continuellement leur situation.
L’autisme élargit le champ de l’inclusion
L’intégration de l’autisme modifie la lecture du handicap au travail. Certaines limitations restent invisibles lors du recrutement ou de la prise de poste. Elles peuvent concerner les interactions sociales, l’environnement sensoriel, les consignes implicites ou les changements imprévus. Une procédure apparemment neutre peut alors devenir excluante lorsqu’elle privilégie la communication spontanée, les entretiens non structurés ou la polyvalence permanente.
L’adaptation ne passe pas nécessairement par des investissements lourds. Des consignes écrites, un environnement moins bruyant, une organisation prévisible, un interlocuteur identifié ou une évaluation centrée sur les compétences peuvent sécuriser le parcours. Ces pratiques bénéficient aussi à d’autres salariés, en améliorant la clarté du travail et la qualité du management.
Cette évolution appelle également à former les responsables de proximité. Ceux-ci doivent pouvoir distinguer une difficulté liée à l’environnement de travail d’un problème de performance. Sans repères, un comportement atypique peut être interprété comme un défaut d’engagement, alors qu’une adaptation limitée suffirait à permettre au salarié d’exercer correctement ses missions.
Du recrutement au maintien dans l’emploi
L’inclusion ne se limite pas à l’embauche. Elle dépend aussi de la capacité à anticiper l’évolution d’une maladie, un accident ou l’apparition d’une limitation au cours de la carrière. Le maintien dans l’emploi suppose une coordination entre le management, les ressources humaines, la médecine du travail et le salarié. Une intervention précoce peut éviter une désinsertion professionnelle, une absence prolongée ou une rupture du contrat.
La confidentialité demeure centrale. Une personne doit pouvoir demander un aménagement sans craindre d’être écartée d’une promotion ou considérée comme moins performante. Cette confiance repose sur des procédures lisibles, des responsabilités clairement définies et une évaluation régulière de l’efficacité des mesures accordées. Elle exige également la sensibilisation des managers, qui occupent une position déterminante dans l’expérience quotidienne du travail.
Les proches aidants constituent l’autre dimension du sujet. Avec 29 % des ménages concernés, une part importante des actifs peut assumer des responsabilités d’accompagnement. Des possibilités ponctuelles de flexibilité, une meilleure prévisibilité des horaires ou un accès confidentiel à l’écoute sociale peuvent limiter l’épuisement. Ces mesures doivent être encadrées afin de préserver l’équité entre salariés et la continuité de l’activité.
Transformer les statistiques en résultats
Les résultats définitifs devront préciser les profils concernés, les types de limitations et les obstacles rencontrés dans chaque domaine. Leur portée dépendra de leur traduction en services accessibles, en parcours éducatifs inclusifs, en formations qualifiantes et en débouchés professionnels. La ventilation territoriale devra aussi guider les priorités selon les besoins constatés dans chaque région.
Dans les organisations, cette photographie nationale fournit une base pour examiner les procédures de recrutement, l’accessibilité des lieux et des outils, la gestion des aménagements et le maintien dans l’emploi. Elle invite également à suivre les parcours au-delà du nombre d’embauches, en observant la formation, la mobilité, la promotion et la durée de présence.
Après douze années sans actualisation, le Maroc dispose d’un diagnostic élargi du handicap. Mais la valeur de cette enquête ne se mesurera pas uniquement à la précision de ses chiffres. Elle se mesurera à la réduction effective des obstacles qu’ils révèlent. Pour l’emploi, l’indicateur décisif sera désormais la capacité à faire progresser durablement ce taux de 8,9 %, encore très éloigné d’une participation professionnelle réelle.
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