Le changement engagé par le Haut-Commissariat au Plan n’est pas une simple mise à jour statistique. Il modifie la manière dont le Maroc va observer son marché du travail, interpréter ses chiffres et construire ses politiques publiques. L’ancienne Enquête nationale sur l’emploi, en place comme dispositif permanent depuis 1999, cède progressivement la place à l’Enquête nationale sur la main-d’œuvre. Ce passage marque une rupture méthodologique importante : les chiffres publiés demain ne pourront plus être lus exactement comme ceux d’hier.
L’enjeu principal tient à la définition même de l’emploi. Jusqu’ici, certaines formes d’activité pouvaient être classées parmi les emplois, même lorsqu’elles ne donnaient pas lieu à une rémunération claire ou à un bénéfice économique direct. La nouvelle méthode distingue plus strictement le travail de l’emploi. Le travail recouvre toute activité productive, qu’elle soit réalisée pour le marché, pour la famille ou pour l’usage propre du ménage. L’emploi, lui, désigne uniquement une activité exercée contre une rémunération ou un avantage économique, en argent ou en nature.
Cette précision peut sembler technique. Elle aura pourtant des conséquences concrètes. Une personne qui travaille dans une exploitation familiale uniquement destinée à l’autoconsommation ne sera plus nécessairement classée parmi les personnes en emploi. Une aide familiale ne sera comptabilisée comme occupée que si l’activité familiale produit pour le marché. Un apprenti ou un stagiaire non rémunéré ne sera plus intégré dans l’emploi, même si son activité reste reconnue comme une forme de travail. Le HCP ne nie donc pas l’existence de ces activités. Il les classe autrement.
Cette nouvelle lecture peut mécaniquement modifier le taux d’activité et le taux d’emploi. Si certaines personnes sortent de la catégorie « emploi », cela ne signifie pas qu’elles ont cessé de travailler du jour au lendemain. Cela signifie que leur activité n’entre plus dans le périmètre statistique de l’emploi économique. Ce point est essentiel pour éviter les contresens dans le débat public. Un recul apparent de l’emploi pourrait venir d’un reclassement méthodologique, non d’une destruction réelle d’emplois.
La réforme touche aussi la mesure du chômage. La nouvelle méthode retient une définition stricte : pour être considéré comme chômeur, il faut être sans emploi, avoir effectué des démarches actives de recherche ou de création d’activité au cours des quatre dernières semaines, et être disponible pour travailler dans les deux semaines suivantes. Ces trois conditions doivent être réunies. Une personne sans emploi qui souhaite travailler, mais qui ne cherche plus activement parce qu’elle est découragée, ne sera donc pas comptée dans le chômage strict.
Cette personne ne disparaît pas pour autant des statistiques. Elle entre dans le halo autour du chômage, c’est-à-dire la main-d’œuvre potentielle. C’est l’un des apports importants de la nouvelle méthode : elle permet de séparer les personnes qui exercent une pression immédiate sur le marché du travail de celles qui restent proches de l’emploi, mais ne remplissent pas toutes les conditions pour être classées au chômage strict. Le débat ne devra donc plus porter uniquement sur le taux de chômage, mais aussi sur les indicateurs de sous-utilisation de la main-d’œuvre.
Une nouvelle lecture qui change l’interprétation des chiffres
La conséquence directe de cette réforme est simple : les futurs chiffres ne seront pas toujours comparables aux anciens sans précaution. Si le taux de chômage strict apparaît inférieur à l’ancien taux de chômage, cela ne signifiera pas forcément que davantage de personnes ont trouvé un emploi. Cela pourra traduire le transfert statistique de certains profils vers le halo autour du chômage. De la même manière, si le taux d’activité baisse, cela pourra provenir de l’exclusion de certaines activités non rémunérées du champ de l’emploi.
Le graphe ci-dessous illustre cette logique à partir d’une reconstitution historique. Les données anciennes proviennent des séries du HCP. Les données de la nouvelle méthode sont présentées comme des approximations modélisées afin de montrer l’effet possible du changement de périmètre à situation économique comparable. L’objectif n’est pas de produire une nouvelle série officielle, mais de comprendre le mécanisme : une partie des personnes anciennement classées au chômage ou dans l’activité se retrouve désormais dans d’autres catégories, notamment le halo autour du chômage ou l’inactivité structurelle.

Ce graphe montre pourquoi la nouvelle méthode peut donner l’impression d’une baisse du chômage strict. Une partie des personnes qui étaient auparavant comptabilisées comme chômeurs peut être déplacée vers la main-d’œuvre potentielle si elle ne cherche pas activement un emploi. Le taux de chômage strict devient donc plus resserré. Il mesure une pression immédiate sur le marché du travail, mais ne couvre pas toutes les formes de privation d’emploi.

Le même raisonnement s’applique au taux d’activité. Une partie des personnes auparavant considérées comme actives peut sortir du champ, notamment lorsque l’activité réalisée ne correspond plus à la définition stricte de l’emploi. Le chiffre devient plus exigeant. Il donne une image plus proche de l’emploi économique, mais il rend visibles des formes d’exclusion ou de travail non rémunéré qui étaient auparavant moins clairement identifiées.
Cette précision est utile, à condition de ne pas appauvrir l’analyse. Il serait dangereux de se satisfaire d’un taux de chômage strict plus faible si, dans le même temps, le halo autour du chômage augmente. Une personne découragée qui cesse de chercher un emploi ne devient pas moins vulnérable. Elle sort simplement du chômage strict. Le suivi des nouveaux indicateurs devra donc porter sur l’ensemble de la sous-utilisation de la main-d’œuvre, pas uniquement sur le taux central.
Les jeunes, les femmes et l’informel mieux distingués
Les jeunes NEET seront particulièrement concernés par cette nouvelle lecture. Cette catégorie regroupe les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Le principal intérêt de la nouvelle méthode est de ne plus traiter cette population comme un bloc unique. Elle permettra de distinguer les jeunes qui cherchent activement un emploi, ceux qui sont découragés, ceux qui sont indisponibles pour des raisons familiales ou sociales, et ceux qui restent durablement éloignés des dispositifs d’insertion.
Cette distinction est décisive pour les politiques publiques. Un jeune diplômé qui cherche activement un premier emploi n’a pas les mêmes besoins qu’un jeune sorti précocement du système scolaire, ni qu’une jeune femme retenue par des contraintes familiales ou par l’absence de solutions de garde. Dans le premier cas, la réponse peut passer par l’intermédiation, l’accès aux offres, l’accompagnement à la candidature et le premier emploi. Dans le second, elle suppose des politiques plus profondes : formation, mobilité, services sociaux, orientation, garde d’enfants, accès local aux opportunités.
La participation économique des femmes sera également relue avec plus de rigueur. Le Maroc affiche déjà un taux d’activité féminine faible. La nouvelle méthode pourrait rendre cet écart encore plus visible, car une partie du travail féminin non rémunéré, notamment en milieu rural ou familial, ne sera plus comptabilisée comme emploi. Ce reclassement peut durcir la perception statistique, mais il clarifie le problème : travailler dans une activité familiale sans rémunération et sans accès au marché ne revient pas à occuper un emploi économique.
Cette clarification est importante pour sortir d’une ambiguïté ancienne. Le travail des femmes existe, mais il ne se transforme pas toujours en revenu, en protection sociale, en autonomie économique ou en reconnaissance professionnelle. En distinguant mieux les formes de travail et les formes d’emploi, la nouvelle méthode peut aider à mieux cibler les politiques d’intégration économique des femmes. Elle montre que le sujet n’est pas seulement la participation à une activité, mais l’accès à un emploi rémunéré, protégé et reconnu.
La réforme permet aussi de mieux analyser l’informel. L’emploi ne sera pas seulement observé à travers l’existence d’une activité. Les conditions d’exercice compteront davantage : contrat reconnu, affiliation à la sécurité sociale, accès aux congés, protection en cas de maladie, stabilité de la relation économique. Cette approche est plus adaptée au Maroc, où une partie importante de l’activité reste fragile, peu protégée ou située entre indépendance apparente et dépendance économique réelle.
L’économie des plateformes illustre cette zone grise. Un livreur travaillant via une application, sans contrat classique, mais dépendant fortement des règles fixées par une plateforme, ne correspond ni parfaitement au modèle traditionnel de l’indépendant, ni à celui d’un collaborateur encadré par un contrat classique. La nouvelle classification permettra de mieux identifier ces statuts hybrides. C’est un progrès pour mesurer des formes de précarité qui échappaient souvent aux catégories habituelles.
Une enquête plus robuste pour des décisions plus précises
La réforme n’est pas uniquement conceptuelle. Elle repose aussi sur une modernisation technique. L’échantillon annuel passe d’environ 90 000 à près de 135 000 ménages, soit une hausse de 50 %. Cette augmentation doit renforcer la fiabilité des résultats, en particulier au niveau régional et provincial. Pour un pays marqué par des écarts importants entre territoires, cette précision est essentielle.
Une moyenne nationale peut masquer des réalités très différentes. Le marché du travail à Casablanca ne ressemble pas à celui d’une province rurale, d’une ville industrielle, d’un territoire touristique ou d’une région agricole. En élargissant l’échantillon et en affinant le plan de sondage à partir du RGPH 2024, le HCP pourra produire une lecture plus détaillée des disparités territoriales. Les décideurs publics disposeront ainsi d’éléments plus solides pour cibler les politiques d’emploi, de formation, de mobilité et d’investissement.
Le nouveau dispositif introduit également une dimension de suivi dans le temps. Les ménages seront interrogés selon un schéma de rotation permettant d’observer les transitions : passage de l’inactivité à l’emploi, du chômage au découragement, du sous-emploi vers un emploi plus stable, ou inversement. Cette approche est plus riche qu’une photographie ponctuelle. Elle permet de comprendre les trajectoires, pas seulement les positions à un moment donné.
C’est l’un des apports les plus importants pour l’analyse économique. Un marché du travail ne se comprend pas seulement par ses stocks – nombre de personnes en emploi, au chômage ou inactives. Il se comprend aussi par ses flux : qui entre, qui sort, qui reste bloqué, qui progresse, qui renonce. Cette lecture dynamique sera utile pour évaluer les politiques publiques. Elle permettra de savoir si les dispositifs d’insertion produisent des transitions réelles ou s’ils déplacent simplement les personnes d’une catégorie statistique à une autre.
Le changement de méthode impose toutefois un effort de pédagogie. Les médias, les responsables publics, les entreprises, les syndicats et les experts devront éviter les comparaisons rapides. Le taux de chômage strict ne devra pas être présenté seul. Il devra être accompagné du halo autour du chômage, du sous-emploi et des indicateurs de sous-utilisation. À défaut, le débat risque de devenir trompeur : un chiffre plus bas pourrait masquer davantage de découragement ; un chiffre plus élevé pourrait traduire une recherche d’emploi plus active.
La nouvelle méthode du HCP ne rend pas le marché du travail marocain plus favorable ou plus défavorable. Elle le rend plus lisible. C’est sa principale valeur. Elle oblige à distinguer l’emploi rémunéré du travail non rémunéré, le chômage strict du découragement, l’activité réelle de l’activité économique reconnue, l’indépendance authentique de la dépendance déguisée. Les prochains chiffres devront donc être lus avec plus de prudence, mais aussi avec plus d’exigence. Ils ne diront pas seulement combien de personnes sont au chômage. Ils diront mieux où se trouvent les fragilités, quelles populations restent éloignées de l’emploi et quelles politiques doivent être ajustées.




