L’atelier « Hybrid Intelligence: Managing AI’s Evolution from Tool to Coworker », organisé le 19 juin 2026 sur le Purple Stage de VivaTech, a traité l’un des sujets les plus structurants de la transformation du travail : l’évolution de l’intelligence artificielle d’un outil d’assistance vers un véritable partenaire opérationnel. Pendant quarante-cinq minutes, Valérie BEAULIEU-JAMES, Chief Growth and Innovation Officer de ManpowerGroup, Corine DE BILBAO, CVP et CEO de Microsoft France, et Jérémie PROFETA, Chief Transformation Officer de Sonepar, ont confronté leurs expériences sous la modération d’Ana ROLD, CEO et fondatrice de Diplomatic Courier.
Le premier enseignement de cette session tient au changement de statut de l’IA dans l’entreprise. Jusqu’ici, beaucoup d’organisations l’ont abordée comme un outil capable d’automatiser certaines tâches, de produire plus vite des contenus, de résumer des documents ou d’assister les collaborateurs dans des opérations répétitives. La discussion a montré que cette phase est déjà dépassée dans plusieurs environnements de travail. Avec les copilotes, les agents autonomes et les systèmes capables d’exécuter des séquences de tâches, l’IA commence à intervenir comme un acteur de la chaîne de production, de décision et de coordination.
Cette évolution brouille les frontières habituelles des rôles professionnels. Une IA peut désormais produire du code, préparer une analyse, interagir avec des bases de données, générer des recommandations, automatiser une partie d’un processus commercial ou assister un manager dans le suivi d’activité. Mais cette capacité reste irrégulière. Les intervenants ont rappelé un paradoxe important : l’IA peut surpasser des experts sur certaines tâches complexes, puis échouer sur une logique élémentaire ou une situation ambiguë. Cette instabilité impose une nouvelle discipline managériale : savoir quand faire confiance à l’IA, quand la contrôler et quand reprendre la main.
Valérie BEAULIEU-JAMES a placé le débat sur le terrain des compétences et de l’emploi. Pour ManpowerGroup, l’enjeu n’est plus seulement de former les collaborateurs à utiliser des outils numériques. Il s’agit de préparer des équipes capables de travailler dans des environnements hybrides, où une partie de l’activité est assurée par des systèmes intelligents. Cette transformation oblige les entreprises à redéfinir les compétences critiques. Lorsque certaines compétences techniques deviennent plus accessibles grâce à l’automatisation, l’avantage concurrentiel se déplace vers le jugement, l’adaptation, la coopération, la capacité d’apprentissage et la compréhension fine des situations.
Corine DE BILBAO a apporté le regard d’un acteur technologique engagé dans le déploiement massif de copilotes et d’agents IA dans les entreprises. Son intervention a insisté sur les conditions de passage à l’échelle : gouvernance, sécurité, qualité des données, adoption par les équipes et clarification des responsabilités. L’IA ne devient pas un collègue de travail par simple intégration logicielle. Elle doit être encadrée par des règles, des processus, des droits d’accès, des contrôles et une culture d’usage. Sans ce cadre, les gains de productivité peuvent être fragilisés par des erreurs, des biais, des risques de confidentialité ou une défiance interne.
Jérémie PROFETA a ramené la discussion au terrain opérationnel. Chez Sonepar, groupe mondial de distribution électrique, la transformation ne se limite pas à des cas d’usage expérimentaux. Elle concerne des processus commerciaux, industriels, logistiques et managériaux complexes. Le déploiement de l’IA dans ce type d’organisation pose des questions concrètes : comment accompagner des équipes aux niveaux de maturité numérique différents ? Comment intégrer l’IA dans des métiers déjà fortement structurés par les impératifs de service, de rapidité et de fiabilité ? Comment éviter que l’outil ne crée une couche supplémentaire de complexité au lieu de simplifier le travail ?
La session a surtout mis en lumière une bascule managériale majeure. Le rôle du manager ne consiste plus seulement à piloter des personnes, à répartir des tâches ou à suivre des objectifs. Il devra de plus en plus orchestrer des systèmes homme-machine. Cette évolution suppose de comprendre ce que l’IA peut faire, ce qu’elle ne doit pas faire, et comment organiser la complémentarité entre collaborateurs et agents numériques. Le manager devient garant de la qualité du travail produit par une équipe élargie, composée d’humains, d’outils intelligents, de flux automatisés et de décisions assistées.
Ana ROLD a orienté les échanges vers les implications de leadership. L’intelligence hybride ne réduit pas le besoin d’humain dans l’entreprise. Elle le rend plus exigeant. Plus l’IA prend en charge des tâches techniques, plus les capacités relationnelles, éthiques et stratégiques prennent de la valeur. Les dirigeants devront expliquer les transformations, fixer des limites, préserver la confiance et éviter que l’automatisation ne soit perçue comme une menace diffuse. Le leadership devient un facteur de stabilité dans des organisations où les rôles, les outils et les repères évoluent rapidement.
L’atelier a également rappelé que la productivité ne peut pas être l’unique indicateur de réussite. Une IA qui accélère les processus sans clarifier les responsabilités peut produire des tensions. Une IA qui augmente la vitesse sans renforcer la compréhension peut affaiblir la qualité des décisions. Une IA qui remplace certaines tâches sans accompagner les collaborateurs peut nourrir un sentiment de déclassement. La réussite de l’intelligence hybride dépend donc de la qualité du design organisationnel autant que de la performance technique des solutions.
Au terme de la session, le message était clair : l’IA ne sera pas seulement un outil de productivité. Elle devient progressivement un composant actif de l’organisation du travail. Les entreprises qui réussiront cette transition seront celles qui sauront définir des règles d’orchestration, former leurs managers, sécuriser les usages et valoriser les compétences humaines que l’automatisation ne remplace pas. « Hybrid Intelligence » a ainsi rappelé que l’enjeu n’est pas de faire travailler l’humain contre la machine, mais de construire des organisations capables d’utiliser l’IA sans perdre le contrôle, le jugement et la responsabilité.




