L’emploi saisonnier agricole demeure un pilier silencieux du fonctionnement des filières agricoles marocaines. Sans ces milliers de travailleuses et de travailleurs mobilisés lors des périodes de semis, de récolte ou de conditionnement, une large part de la production nationale serait tout simplement impossible. Pourtant, ce segment essentiel du marché du travail continue d’évoluer dans un cadre instable, marqué par l’irrégularité des missions, l’absence de visibilité et une forte dépendance aux contraintes climatiques. La sécheresse persistante, la concurrence internationale sur la main-d’œuvre et la désaffection progressive de certains territoires ruraux ont accentué ces fragilités, transformant chaque campagne agricole en exercice sous tension.
C’est dans ce contexte que la signature, le 23 janvier 2026 à Rabat, d’une convention-cadre dédiée à la structuration de l’emploi saisonnier agricole prend une portée particulière. Présidée par Younes SEKKOURI, ministre de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, cette initiative engage l’État dans une logique de transformation plus profonde qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas uniquement d’améliorer les mécanismes de recrutement, mais de repenser la manière dont l’emploi saisonnier est anticipé, organisé et intégré aux dynamiques territoriales. En toile de fond, une ambition assumée : sortir durablement d’une gestion réactive pour construire un cadre plus lisible, plus prévisible et plus équilibré pour l’ensemble des acteurs.
L’emploi saisonnier agricole, révélateur des fragilités structurelles du monde rural
Le poids de l’agriculture dans l’économie marocaine reste considérable. Selon les campagnes, le secteur contribue entre 11 % et 18 % au produit intérieur brut et mobilise près de 40 % de la population active, principalement en milieu rural. Cette centralité économique masque toutefois des fragilités profondes, particulièrement visibles sur le segment de l’emploi saisonnier. Celui-ci concentre les effets combinés du changement climatique, de la précarité sociale et des déséquilibres territoriaux. La sécheresse prolongée, qui s’inscrit désormais dans la durée, a directement affecté la capacité du secteur à maintenir l’emploi. Entre 2023 et 2024, plus de 137 000 emplois agricoles ont disparu, traduisant une contraction brutale de certaines activités et une volatilité accrue des besoins en main-d’œuvre.
Les emplois saisonniers incarnent cette instabilité. Mobilisés sur des périodes courtes, souvent sans continuité ni sécurisation, ils concernent des dizaines de milliers de travailleurs pour lesquels l’agriculture ne constitue plus nécessairement un horizon professionnel durable. Cette situation est aggravée par la pression migratoire. En 2024, 16 000 ouvrières agricoles marocaines ont été recrutées en Espagne pour des contrats temporaires, via l’ANAPEC. Si ces dispositifs offrent des opportunités individuelles, ils contribuent également à assécher localement le vivier de main-d’œuvre, accentuant les tensions pour les exploitations nationales. La hausse rapide des salaires journaliers, passés d’environ 55 dirhams à près de 100 dirhams en quatre ans, illustre moins une amélioration structurelle des conditions de travail qu’un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande.
Dans ce contexte, l’emploi saisonnier agricole apparaît comme un révélateur des fragilités du monde rural. Faute d’anticipation et de coordination, il reste géré dans l’urgence, au détriment de la stabilité sociale des territoires et de la performance économique des filières. La convention signée à Rabat se donne précisément pour objectif de traiter ces déséquilibres à la racine.
Une convention pour transformer la gouvernance de la main-d’œuvre agricole
La convention-cadre signée le 23 janvier 2026 repose sur une alliance institutionnelle structurante, associant le ministère de l’Emploi, le ministère de l’Agriculture, la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural et l’ANAPEC. Aux côtés de Younes SEKKOURI, figurent notamment Ahmed BOUARI, Rachid BENALI et Abdellah CHOUIKH. Cette configuration traduit une volonté de dépasser les approches fragmentées pour installer une gouvernance plus cohérente du marché du travail agricole.
Contrairement aux accords antérieurs largement orientés vers l’exportation de main-d’œuvre, cette convention cible prioritairement le marché intérieur. Elle introduit un changement de doctrine : l’emploi saisonnier n’est plus considéré comme une variable d’ajustement, mais comme un facteur stratégique de sécurisation des campagnes agricoles. Le premier levier repose sur l’anticipation chiffrée des besoins. Les exploitants sont appelés à déclarer leurs besoins en amont, en s’appuyant sur les cycles culturaux et les prévisions climatiques, afin de réduire les recrutements tardifs et les situations de pénurie aiguë.
Le second levier concerne la planification territoriale. L’ANAPEC est chargée de piloter une cartographie nationale des besoins en emploi saisonnier, permettant d’identifier les zones sous tension et d’adapter les dispositifs de recrutement aux réalités régionales. Cette approche vise à fluidifier les déplacements de main-d’œuvre, à réduire les coûts logistiques et à limiter les déséquilibres entre bassins agricoles. Enfin, la convention prévoit un renforcement des mécanismes de mise en relation, notamment via des outils numériques et des formations courtes destinées à améliorer l’adéquation entre les compétences disponibles et les exigences des filières.
Au-delà des outils, c’est une logique de responsabilisation collective qui se dessine. En structurant l’information, en organisant la prévision et en renforçant la coordination, l’État cherche à réduire l’incertitude qui pèse à la fois sur les exploitants et sur les travailleurs saisonniers.
Stabiliser l’emploi saisonnier pour renforcer la résilience des territoires ruraux
Les effets attendus de cette convention dépassent le seul cadre de l’organisation du marché du travail. En structurant l’emploi saisonnier agricole, l’État ambitionne de renforcer la résilience économique et sociale des territoires ruraux. Pour les travailleurs, une meilleure anticipation des besoins peut offrir davantage de visibilité, réduire les périodes d’inactivité subie et améliorer l’attractivité des métiers agricoles, notamment pour les jeunes et les femmes. Pour les exploitants, la sécurisation de la main-d’œuvre constitue un facteur clé de performance, en limitant les pertes de récolte et en améliorant la productivité des filières, en particulier celles orientées vers l’export.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus large, marqué par une stagnation de l’emploi rural alors que la création de postes se concentre majoritairement en milieu urbain. En redonnant une place stratégique à l’emploi saisonnier agricole, la convention vise à rééquilibrer cette trajectoire et à limiter l’exode des compétences rurales. Elle s’inscrit également dans la continuité de la stratégie « Génération Green 2020-2030 », qui ambitionne de construire une agriculture plus résiliente, plus inclusive et mieux intégrée aux dynamiques territoriales.
En engageant une réforme de la gestion de l’emploi saisonnier agricole, le Maroc amorce une transformation structurelle de son modèle rural. Le succès de cette convention se mesurera moins à la signature qu’à sa capacité à produire des effets concrets lors des prochaines campagnes agricoles. Si l’anticipation et la planification deviennent des pratiques durables, l’emploi saisonnier pourrait enfin cesser d’être un facteur d’instabilité pour devenir un pilier de la cohésion territoriale et de la performance agricole.




