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IA et érosion des métiers intermédiaires : la première marche de l’escalier social s’effondre

Selon l’Organisation internationale du Travail, 6,1 % des emplois occupés par les jeunes de 15 à 29 ans présentent une forte exposition à l’intelligence artificielle générative. Cette proportion atteint 14,3 % dans les pays à revenu élevé. Au-delà du risque technologique, la disparition progressive des fonctions administratives, commerciales et industrielles intermédiaires prive les jeunes des postes qui leur permettaient d’acquérir une première expérience et d’accéder à une carrière stable.

Zineb I. par Zineb I.
2 septembre 2026
dans Technologie RH & IA
Temps de lecture : 13 mins
IA et érosion des métiers intermédiaires : la première marche de l’escalier social s’effondre l DRH.ma

IA et érosion des métiers intermédiaires : la première marche de l’escalier social s’effondre l DRH.ma

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L’intelligence artificielle ne menace pas uniquement des emplois existants. Elle peut également réduire le nombre de postes ouverts aux nouveaux entrants. Cette distinction est essentielle pour comprendre les conclusions du rapport « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 » de l’Organisation internationale du Travail (OIT).

À l’échelle mondiale, 6,1 % des emplois occupés par les 15-29 ans appartiennent aux catégories les plus exposées à l’intelligence artificielle. Le risque atteint 14,3 % dans les pays à revenu élevé, contre 7,6 % dans les économies à revenu intermédiaire supérieur, 3,1 % dans les pays à revenu intermédiaire inférieur et 0,9 % dans les pays à faible revenu.

L’exposition ne signifie pas automatiquement la suppression d’un emploi. Elle mesure la possibilité que l’intelligence artificielle prenne en charge une part importante des tâches réalisées par un travailleur. L’entreprise peut alors choisir de supprimer le poste, de former le collaborateur à de nouvelles missions ou de maintenir l’effectif tout en réduisant les recrutements futurs. Cette dernière option touche directement les jeunes, même lorsqu’elle n’apparaît pas dans les statistiques des licenciements.

L’OIT propose un scénario destiné à mesurer l’ampleur du risque. Si 10 % seulement des emplois fortement exposés disparaissaient totalement, 5,6 millions de jeunes pourraient devoir changer de métier, entrer au chômage ou quitter la population active. Il ne s’agit pas d’une prévision, mais d’une estimation permettant d’illustrer les conséquences possibles d’une automatisation mal encadrée.

La disparition des postes intermédiaires

Le danger réside dans la nature des emplois concernés. Les métiers à qualification intermédiaire ont longtemps constitué la première marche de l’insertion professionnelle. Les fonctions de secrétariat, de soutien administratif, de vente, d’artisanat, de conduite de machines ou d’assemblage permettaient à des jeunes issus de l’enseignement secondaire ou de la formation professionnelle d’entrer dans une organisation, d’acquérir de l’expérience et de progresser.

Ces emplois sont désormais soumis à une double pression. D’un côté, les économies créent moins de postes intermédiaires. De l’autre, l’intelligence artificielle et les outils numériques peuvent automatiser une partie des tâches administratives, documentaires et commerciales. La polarisation de l’emploi favorise alors les métiers très qualifiés et les activités faiblement qualifiées difficiles à automatiser, au détriment de la catégorie située entre les deux.

Le rapport constate que les professions intermédiaires sont les plus affectées lorsque l’emploi des jeunes recule. Les métiers administratifs sont particulièrement concernés, mais l’érosion touche également certaines activités de vente, de production industrielle, d’agriculture qualifiée et de transformation.

Les fonctions techniques fondées sur la connaissance résistent mieux. Entre 2023 et 2025, l’emploi des jeunes a continué de progresser dans les sciences, l’ingénierie, la santé et les technologies de l’information. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur, cette croissance a atteint 11,7 %. Les métiers techniques opérationnels liés à la construction, à la fabrication ou à la préparation alimentaire ont enregistré des résultats moins favorables.

Tableau 1 : L’exposition des emplois des jeunes à l’intelligence artificielle

Région ou groupe de pays Part des emplois fortement exposés à l’IA
Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest 14,9 %
Amérique du Nord 14,3 %
Pays à revenu élevé 14,3 %
Europe de l’Est 12,8 %
Pays à revenu intermédiaire supérieur 7,6 %
Monde 6,1 %
Afrique du Nord 4 %
Pays à revenu intermédiaire inférieur 3,1 %
Afrique subsaharienne 1,3 %
Pays à faible revenu 0,9 %

Source : calculs de l’OIT fondés sur ILOSTAT, YouthSTATS et les estimations modélisées de novembre 2025, publiés dans « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».

La faible exposition mesurée en Afrique du Nord ne garantit pas une protection durable. Elle reflète en partie une concentration plus importante de l’emploi dans l’agriculture, les services peu qualifiés et les activités utilisant encore peu de technologies numériques. La région peut être moins directement exposée aux suppressions, tout en restant éloignée des gains de productivité permis par l’intelligence artificielle.

Pour le Maroc, l’enjeu consiste donc à éviter deux risques simultanés : la disparition de certains postes administratifs d’entrée de carrière et l’insuffisante création d’emplois qualifiés dans les secteurs numériques. La formation aux outils d’intelligence artificielle doit accompagner une politique de développement des métiers, sans se limiter à l’apprentissage de logiciels susceptibles d’évoluer rapidement.

La précarisation et le cumul d’activités

La contraction des emplois intermédiaires ne conduit pas toujours au chômage. Elle peut pousser les jeunes vers des formes de travail moins visibles : missions temporaires, prestations indépendantes, travail de plateforme, activités non déclarées ou cumul de plusieurs emplois.

L’OIT constate que le cumul d’activités devient progressivement une composante ordinaire du travail des jeunes. Certains occupent un emploi à horaires fixes pendant la journée, puis proposent leurs services sur une plateforme le soir. D’autres associent travail indépendant, missions de conseil, commerce en ligne et contrats temporaires.

Les données mondiales sur ce phénomène restent insuffisantes. Plusieurs études nationales montrent néanmoins que les jeunes y sont particulièrement exposés. Au Royaume-Uni, une étude citée par l’OIT indique que les femmes âgées de 16 à 29 ans constituent le groupe le plus susceptible de cumuler plusieurs emplois. Cette situation est fortement associée aux faibles rémunérations et à l’insécurité professionnelle.

Dans les économies africaines, le cumul n’est pas une nouveauté. Il constitue souvent une stratégie de survie en l’absence d’un emploi formel procurant un revenu suffisant. Les plateformes numériques ont élargi les possibilités d’activité, mais elles n’ont pas nécessairement amélioré la qualité du travail. Un jeune peut accéder plus facilement à des missions tout en restant soumis à des revenus instables, à un faible pouvoir de négociation et à une protection sociale limitée.

La précarité se mesure également à la durée des contrats. Pour l’OIT, les catégories d’emploi peu sécurisées réunissent le travail indépendant et le salariat temporaire avec un contrat de moins de douze mois. En 2025, elles concernaient 66,1 % des jeunes actifs âgés de 25 à 29 ans dans les pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur, contre 36,8 % dans les pays à revenu intermédiaire supérieur et 24,6 % dans les pays à revenu élevé.

Tableau 2 : La part des jeunes adultes occupant un emploi peu sécurisé

Groupe de pays Part des 25-29 ans dans un emploi peu sécurisé Évolution entre 2023 et 2025
Pays à revenu faible ou intermédiaire inférieur 66,1 % -2,8 points
Pays à revenu intermédiaire supérieur 36,8 % +0,8 point
Pays à revenu élevé 24,6 % -0,6 point

Source : calculs de l’OIT à partir des données d’ILOSTAT et de YouthSTATS, publiés dans « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ». Les emplois peu sécurisés comprennent le travail indépendant et les contrats salariés de moins de douze mois.

Le cumul d’activités peut relever d’un choix professionnel lorsqu’il permet de diversifier les revenus et de développer plusieurs compétences. Il devient préoccupant lorsqu’il répond à l’impossibilité de trouver un emploi suffisamment stable et rémunérateur. Dans ce cas, la flexibilité vantée par les plateformes masque une fragmentation du revenu et un transfert du risque économique vers le travailleur.

Cette évolution pose aussi la question de la protection sociale. Les systèmes conçus autour d’un employeur unique et d’un contrat stable s’adaptent difficilement aux travailleurs alternant salariat, missions indépendantes et prestations numériques. Les droits à l’assurance maladie, aux congés, à la retraite ou à l’indemnisation du chômage deviennent incomplets ou inexistants.

L’anxiété générationnelle

La disparition des postes tremplins produit enfin des effets psychologiques et sociaux. Selon les données de la World Values Survey citées par l’OIT, deux jeunes sur trois âgés de 15 à 29 ans déclarent ressentir du stress face au risque de perdre leur emploi ou à l’instabilité professionnelle.

Cette anxiété ne se limite pas à la crainte du chômage. Elle concerne la capacité à obtenir un logement, à construire une famille, à épargner et à devenir financièrement indépendant. L’emploi temporaire ou fragmenté rend ces projets plus difficiles, même lorsque le jeune travaille plusieurs heures ou cumule plusieurs sources de revenus.

Les enquêtes analysées par l’OIT montrent également une dégradation de la confiance envers les institutions. Les jeunes doutent de plus en plus de la capacité du système éducatif, des entreprises et des pouvoirs publics à leur offrir une trajectoire comparable à celle des générations précédentes.

Tableau 3 : Les manifestations de l’anxiété professionnelle des jeunes

Facteur Effet sur les jeunes
Instabilité de l’emploi Crainte de perdre son revenu
Disparition des postes juniors Difficulté à acquérir une première expérience
Cumul d’activités Fatigue, horaires fragmentés et revenus imprévisibles
Filtrage numérique des candidatures Sentiment d’injustice et de déshumanisation
Coût de la vie Report de l’autonomie financière et résidentielle
Protection sociale insuffisante Vulnérabilité en cas de maladie ou de perte d’activité
Faibles perspectives de progression Défiance envers les employeurs et les institutions

Source : synthèse des constats de l’Organisation internationale du Travail, « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».

L’intelligence artificielle renforce cette inquiétude lorsqu’elle intervient également dans le recrutement. Les algorithmes de présélection peuvent reproduire des discriminations ou éliminer des candidatures sur la base de critères difficiles à contester. Les jeunes candidats éprouvent alors le sentiment de ne pas pouvoir franchir le premier filtre, tandis que les recruteurs se méfient de curriculum vitae et de lettres de motivation générés automatiquement.

L’OIT recommande une approche dite « human-in-command », selon laquelle l’être humain conserve la responsabilité finale dans la définition des limites, l’évaluation des risques et les décisions liées aux technologies. Appliqué au recrutement, ce principe implique un contrôle humain des systèmes automatisés, une capacité à expliquer les décisions et des garanties contre les discriminations.

La régulation technologique doit être complétée par une protection sociale accessible aux travailleurs temporaires, indépendants, informels et employés par l’intermédiaire de plateformes. L’OIT préconise également d’adapter l’assurance chômage aux nouveaux entrants, qui ne disposent pas toujours d’une durée de cotisation suffisante, et de rendre les droits sociaux portables entre plusieurs formes d’activité.

La réponse ne consiste pas à freiner l’innovation, mais à organiser son utilisation afin qu’elle améliore le travail au lieu de supprimer les possibilités d’entrée. Les gains de productivité peuvent financer la formation, favoriser la mobilité interne et soutenir la création de nouvelles fonctions. Leur répartition dépend cependant des décisions des entreprises et des règles établies par les pouvoirs publics.

Si la technologie supprime les postes d’entrée de gamme sans en créer de nouveaux, c’est l’ensemble de l’ascenseur social qui s’immobilise.

Tags: automatisationcompétences numériquesEmploi des jeunesemplois juniorsInsertion professionnelleintelligence artificiellemétiers intermédiairesOITprécaritéprotection sociale
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Zineb I.

Zineb I.

Spécialiste des écosystèmes numériques appliqués à l’entreprise, Zineb décrypte la mutation profonde de la fonction RH à l'ère de l'intelligence artificielle. Son expertise se concentre sur l’intégration des outils prédictifs et de l’automatisation dans la gestion des talents, sans jamais perdre de vue la dimension éthique. À travers ses dossiers de fond, elle accompagne les DRH dans la définition de stratégies hybrides où la technologie devient un levier d'épanouissement humain. Journaliste et analyste, elle anticipe les métiers de demain pour offrir aux décideurs une vision prospective et actionnable des transformations organisationnelles en cours.

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