La généralisation de l’assurance maladie obligatoire entre dans une phase décisive pour son équilibre financier. Après l’élargissement de la couverture à plusieurs millions de bénéficiaires supplémentaires, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) fait face à une augmentation rapide des dépenses médicales, à une forte concentration des remboursements dans le secteur privé et à la nécessité de garantir la continuité des droits des assurés.
Les chiffres présentés par Hassan Boubrik le 14 octobre 2026, lors d’une conférence internationale organisée à Marrakech par le Conseil de la concurrence, apportent des précisions sur les priorités de la CNSS : maîtrise des dépenses pharmaceutiques, coordination des parcours de soins, financement de la prévention et renforcement des contrôles.
La question dépasse le seul nombre de personnes immatriculées. Elle concerne la capacité des régimes à financer durablement les prestations tout en garantissant un accès effectif aux soins.
Une progression des dépenses qui dépasse celle des ressources
Les prestations AMO servies par la CNSS ont atteint 23 milliards de dirhams en 2025, soit une hausse de 17 % par rapport à 2024. Cette progression s’inscrit dans une dynamique plus longue, liée notamment à l’intégration de nouvelles catégories de bénéficiaires.
Entre 2022 et 2024, les dépenses des régimes AMO ont augmenté de plus de 83 %, alors que leurs ressources n’ont progressé que de 36 %. Cet écart constitue l’un des principaux signaux financiers mis en avant par le directeur général de la CNSS.
Il ne traduit pas nécessairement une dégradation uniforme de tous les régimes. L’élargissement de la couverture a permis à des populations auparavant exclues ou insuffisamment protégées d’accéder aux consultations, aux médicaments et aux hospitalisations. La hausse des prestations reflète donc aussi une amélioration de l’accès aux soins.
Cependant, lorsque les dépenses progressent durablement plus vite que les ressources, les organismes gestionnaires doivent adapter leurs mécanismes de financement et de régulation. Il convient de distinguer la croissance des besoins médicaux des dépenses évitables grâce à une meilleure organisation des soins.
Les principaux indicateurs annoncés par la CNSS
| Indicateur | Donnée annoncée |
|---|---|
| Prestations AMO servies en 2025 | 23 MMDH |
| Progression des prestations en 2025 | +17 % |
| Progression des dépenses AMO entre 2022 et 2024 | Plus de 83 % |
| Progression des ressources sur la même période | +36 % |
| Bénéficiaires des régimes gérés par la CNSS en 2025 | 25 millions |
| Bénéficiaires des régimes gérés par la CNSS en 2022 | Moins de 8 millions |
| Personnes immatriculées à l’AMO au niveau national | Plus de 32 millions |
| Part estimée de la population immatriculée | 88 % |
Tableau 1 : Indicateurs de l’AMO. Source : déclarations de Hassan Boubrik du 14 octobre 2026. Les 25 millions concernent les régimes gérés par la CNSS et les 32 millions l’ensemble de l’AMO.
Cette croissance pose aussi la question des mécanismes de solidarité entre catégories d’assurés. Salariés du secteur privé, travailleurs non salariés et bénéficiaires des dispositifs de solidarité ne présentent pas les mêmes caractéristiques contributives ni les mêmes modalités de financement.
L’appréciation de la soutenabilité exige une analyse différenciée des régimes, de leurs ressources et de leurs dépenses. Les chiffres globaux ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à un déficit généralisé de l’assurance maladie.
Le secteur privé concentre 89 % des remboursements
L’autre révélation majeure concerne la destination des dépenses médicales. En 2025, près de 89 % des dépenses de prestations de soins remboursées par la CNSS ont bénéficié au secteur privé, contre 11 % au secteur public. Même en excluant les médicaments, la part du privé atteint encore environ 83 %.
Cette répartition ne signifie pas que 89 % des patients sont soignés dans le privé. Elle représente une ventilation financière des prestations et ne permet pas de comparer directement le nombre de consultations, d’hospitalisations ou de patients accueillis dans chaque secteur. Elle révèle néanmoins le poids considérable des prestataires privés dans les dépenses financées par l’assurance maladie.
Hassan Boubrik a insisté sur la nécessité de renforcer l’offre publique de soins, tout en rappelant la complémentarité entre les deux secteurs. L’objectif consiste à disposer d’établissements publics suffisamment attractifs et performants pour répondre à une part plus importante des besoins médicaux.
L’enjeu est aussi territorial. La concentration des infrastructures spécialisées et des professionnels de santé dans les grandes agglomérations peut accentuer les différences d’accès aux soins entre les assurés. Le développement des capacités hospitalières publiques, la disponibilité des équipements et la fidélisation des professionnels constituent des conditions déterminantes pour rééquilibrer l’offre.
Les principaux déséquilibres et leurs implications
| Constat | Conséquence potentielle |
|---|---|
| 89 % des dépenses orientées vers le privé | Forte dépendance financière envers les prestataires privés |
| 83 % hors médicaments | Prédominance du privé au-delà des dépenses pharmaceutiques |
| Offre publique insuffisamment attractive | Difficulté à réorienter les parcours de soins |
| Tarifs de référence insuffisamment actualisés | Remboursements parfois éloignés des dépenses réelles |
| Concentration géographique des capacités médicales | Inégalités territoriales d’accès aux soins |
Tableau 2 : Déséquilibres et effets possibles. Source : analyse des déclarations de la CNSS lors de la conférence du 14 octobre 2026.
Médicaments, prévention et contrôles : les nouvelles orientations de la CNSS
Face à la progression des dépenses, Hassan Boubrik a présenté plusieurs orientations destinées à améliorer la maîtrise des coûts sans limiter l’accès aux traitements nécessaires.
La première concerne les médicaments. La CNSS défend une régulation renforcée des prix, un recours plus important aux génériques et aux biosimilaires, ainsi qu’une évaluation rigoureuse de la valeur thérapeutique des innovations médicales.
L’avis du Conseil de la concurrence publié en mars 2026 indiquait que les frais engagés en médicaments par les assurés de la CNSS avaient atteint 8,29 milliards de dirhams en 2024, contre 3,33 milliards en 2022. Ces frais engagés ne doivent pas être confondus avec les remboursements effectivement versés.
La deuxième priorité porte sur l’organisation des parcours médicaux. Le directeur général préconise de renforcer le rôle du médecin traitant et de développer des protocoles thérapeutiques opposables afin de mieux encadrer les prescriptions et les modalités de prise en charge.
La troisième concerne la prévention. Hassan Boubrik a rappelé que de nouvelles dispositions législatives permettent désormais à l’AMO de financer des actions préventives. Cette possibilité élargit le champ d’intervention de l’assurance maladie au-delà du remboursement des soins curatifs.
La CNSS souhaite également accélérer l’actualisation des nomenclatures médicales, des listes de médicaments remboursables et de la tarification nationale de référence, afin de rapprocher les bases de remboursement des pratiques médicales et des coûts réels.
Enfin, l’exploitation des données, la digitalisation et les contrôles ciblés doivent améliorer la détection des surfacturations, des actes injustifiés et des fraudes, lorsqu’ils sont établis.
Plus de 11 % des immatriculés disposent de droits fermés
La question de l’accès effectif à l’assurance maladie constitue un autre enseignement des annonces du 14 octobre. Alors que plus de 32 millions de personnes sont immatriculées à l’AMO, soit environ 88 % de la population, un peu plus de 11 % des immatriculés disposent de droits fermés, notamment en raison du non-paiement régulier des cotisations.
Cette situation souligne la différence entre l’immatriculation administrative et la possibilité effective de bénéficier des prestations.
Hassan Boubrik a défendu le maintien du lien entre paiement des cotisations et ouverture des droits. Selon lui, supprimer cette condition pourrait fragiliser les équilibres financiers des régimes en encourageant les impayés.
Cette position intervient dans un débat sur la continuité de la couverture, notamment lors des changements de situation professionnelle. Le Conseil économique, social et environnemental préconise une meilleure continuité des droits et une convergence progressive des régimes.
Les entreprises sont concernées à travers leurs obligations de déclaration et de versement des cotisations sociales. La régularité des déclarations, le suivi des affiliations et la gestion des changements de situation participent à la continuité de la couverture des collaborateurs.
Les orientations relatives à la prévention présentent aussi un intérêt pour les politiques de santé au travail. Leur traduction opérationnelle dépendra des prestations éligibles, des règles de financement et des modalités précisées par les autorités.
La réforme de l’AMO se trouve confrontée à plusieurs exigences simultanées : élargir l’accès aux soins, préserver la continuité des droits, maîtriser la croissance des dépenses et améliorer la qualité des prestations. La capacité à traduire les orientations annoncées en dispositifs opérationnels déterminera une part importante de l’équilibre financier et de l’efficacité du système marocain d’assurance maladie.




