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AMO : pourquoi se soigner reste coûteux malgré la généralisation

Le Maroc affiche désormais un taux de couverture médicale d’environ 88 %, soit près de 32 millions de bénéficiaires. Mais l’avis du Conseil économique, social et environnemental sur le projet de loi 54.23 rappelle une limite majeure du chantier de l’Assurance Maladie Obligatoire : la couverture administrative ne garantit pas encore un accès effectif et abordable aux soins.

Amine A. par Amine A.
6 mai 2026
dans Santé et Sécurité au Travail
Temps de lecture : 7 mins
AMO : pourquoi se soigner reste coûteux malgré la généralisation l DRH.ma

AMO : pourquoi se soigner reste coûteux malgré la généralisation l DRH.ma

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Le Maroc a profondément élargi la couverture médicale de sa population depuis le lancement du chantier de généralisation de la protection sociale. Selon l’avis du Conseil économique, social et environnemental adopté le 28 janvier 2026 sur le projet de loi 54.23, les données actualisées font état d’un taux de couverture sanitaire d’environ 88 %, soit près de 32 millions de bénéficiaires. Ce chiffre traduit une extension réelle du périmètre de l’Assurance Maladie Obligatoire. Il ne suffit toutefois pas à mesurer la capacité concrète des ménages à se soigner.

Le CESE insiste sur un écart central : être inscrit dans un régime d’assurance maladie ne signifie pas nécessairement bénéficier d’un accès fluide, abordable et continu aux soins. Selon le Conseil, plus de 4 millions de personnes restent encore hors du système d’assurance maladie. Le rapport annuel 2024-2025 de la Cour des comptes, cité par le CESE, estime même qu’environ 30,4 % de la population, soit près de 11 millions de personnes, ne bénéficie pas effectivement de la couverture sanitaire, soit par absence d’inscription, soit en raison de « droits fermés ». La généralisation reste donc confrontée à une difficulté d’effectivité.

La question la plus sensible concerne le reste à charge. Selon l’avis du CESE, les dépenses de santé supportées directement par les ménages atteignent environ 50 % du total des dépenses de santé au Maroc. La comparaison est sévère : cette part est de 23 % en moyenne dans les pays de l’OCDE et de 35 % dans les pays à revenu intermédiaire. Pour les familles modestes, cette réalité transforme l’accès aux soins en arbitrage financier. Une consultation spécialisée, un examen, un traitement chronique ou une hospitalisation peuvent encore représenter une charge difficilement soutenable, même lorsque la personne est théoriquement couverte.

Ce niveau élevé du reste à charge fragilise le rôle social de l’AMO. L’assurance maladie doit protéger les ménages contre les dépenses susceptibles de les appauvrir. Si la moitié de la facture reste payée directement par les patients, la fonction protectrice du système demeure partielle. Le CESE alerte particulièrement sur les populations vulnérables, pour lesquelles les frais directs peuvent retarder le recours aux soins, aggraver les pathologies ou conduire à l’endettement familial.

L’un des facteurs de cette déconnexion tient à la Tarification nationale de référence. Cette base sert au calcul des remboursements. Or, selon le CESE, elle n’a pas été actualisée depuis 2006. En près de vingt ans, les prix des actes médicaux, des technologies de santé, des examens, des dispositifs médicaux et des prestations hospitalières ont évolué. Les remboursements, eux, restent souvent calculés sur des références anciennes. La différence entre le tarif réel et la base de remboursement se reporte mécaniquement sur le patient.

Le poids des maladies chroniques et coûteuses accentue cette pression financière. Le CESE indique que les affections de longue durée et les affections longues et coûteuses représentent entre 55 % et 77 % des dépenses globales de l’assurance maladie. Ces pathologies nécessitent un suivi régulier, des médicaments souvent chers, des examens fréquents et parfois des hospitalisations répétées. Pour les ménages concernés, l’assurance maladie ne peut être jugée uniquement à travers le taux de couverture. Elle doit être évaluée à partir du montant effectivement remboursé et de la capacité à suivre un traitement sans rupture.

Le déséquilibre entre secteur public et secteur privé constitue un autre point critique. Selon l’avis du CESE, le secteur privé capte environ 90 % des dépenses de l’AMO. Ce chiffre révèle la place dominante des cliniques, cabinets et structures privées dans la consommation de soins remboursés. Le secteur public reste pourtant indispensable pour garantir une offre accessible, notamment aux populations les plus vulnérables. Le Conseil rappelle que le budget de la santé est passé de 18,7 milliards de dirhams en 2000 à 42,3 milliards de dirhams en 2026, avec le recrutement de 38.134 professionnels de santé, la réhabilitation de 1.400 centres de santé de premier niveau et la programmation de sept nouveaux CHU. Malgré ces efforts, l’offre publique reste confrontée à des contraintes lourdes.

Le Maroc demeure en dessous du seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé en matière de densité de personnel soignant. Le CESE rappelle que le pays compte environ 2,2 médecins et infirmiers pour 1.000 habitants, contre une référence critique de 4,45 pour 1.000 habitants. Cette pénurie se combine aux inégalités territoriales et à l’émigration d’une partie des compétences médicales. Dans plusieurs territoires, notamment ruraux, l’accès effectif aux soins reste limité par la distance, les délais, l’insuffisance de spécialistes et la capacité d’accueil des structures publiques.

La facture pharmaceutique ajoute une autre contrainte. Selon le CESE, les médicaments représentent entre 28 % et 35 % des dépenses de l’assurance maladie. Malgré l’exonération de TVA prévue par la loi de finances 2024 et la baisse des prix de 4.500 médicaments, le marché reste dominé par les médicaments princeps, qui concentrent 60 % des dépenses pharmaceutiques. Les génériques ne représentent que 38 %. Le Conseil souligne également qu’une liste de 150 médicaments coûteux concentre à elle seule 54 % des remboursements au titre de l’AMO. La maîtrise de cette dépense devient donc un levier central pour réduire le reste à charge.

Le CESE recommande d’agir sur plusieurs fronts : actualiser la Tarification nationale de référence, renforcer l’usage des médicaments génériques, mettre en place des protocoles thérapeutiques opposables, généraliser la prescription électronique et mobiliser pleinement les compétences de la Haute Autorité de santé. Le Conseil insiste aussi sur la nécessité de renforcer l’hôpital public afin qu’il constitue une alternative réelle, accessible et de qualité face à une offre privée largement dominante dans les flux de dépenses.

La généralisation de l’AMO a permis d’élargir le droit formel à la couverture maladie. Son enjeu décisif se situe désormais dans l’accès effectif aux soins. Le nombre de bénéficiaires ne suffira pas à évaluer la réussite du chantier si les ménages continuent à supporter une part aussi élevée des dépenses. La réforme devra donc être jugée sur sa capacité à réduire les droits fermés, à actualiser les remboursements, à contenir les coûts des médicaments et à renforcer l’offre publique. Une assurance maladie universelle ne se mesure pas seulement à l’inscription administrative. Elle se vérifie au moment où le patient peut se soigner sans renoncer, reporter ou s’appauvrir.

Tags: accès aux soinsAMOAssurance maladieCESEcouverture santédépenses de santéhôpital publicMarocmédicamentsreste à charge
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Amine A.

Amine A.

Engagé pour un monde du travail plus inclusif, Amine consacre ses recherches aux enjeux de la Diversité, de l'Équité et de l'Inclusion (DEI). Son expertise couvre également les domaines cruciaux de la Qualité de Vie au Travail (QVT) et de la Santé et Sécurité (SST). À travers ses chroniques, il propose des solutions concrètes pour prévenir les risques psychosociaux et construire des environnements de travail protecteurs et stimulants. Amine croit fermement que la reconnaissance des singularités et le bien-être physique et mental des collaborateurs sont les véritables moteurs de l'engagement et de la rétention des talents à long terme.

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