Pendant une grande partie du XXe siècle, l’emploi salarié a constitué le socle du développement économique des pays industrialisés. Le contrat était relativement simple : en échange de leur travail, les collaborateurs bénéficiaient d’un salaire, d’une protection sociale, d’un accès à la formation et d’opportunités d’évolution professionnelle.
Pour Paul Osterman, professeur émérite au MIT Sloan School of Management, ce modèle est aujourd’hui remis en question par une transformation silencieuse mais profonde du marché du travail.
Dans son ouvrage Disposable Workers: The Transformation of Employment, publié par Harvard University Press, l’auteur soutient que les entreprises continuent d’avoir besoin de travailleurs, mais qu’elles cherchent de plus en plus à éviter les obligations associées au statut traditionnel de salarié.
Cette évolution donne naissance à une nouvelle catégorie de travailleurs que l’auteur qualifie de « jetables » (disposable workers), non pas parce qu’ils seraient inutiles, mais parce qu’ils sont devenus plus facilement remplaçables dans les stratégies organisationnelles.
Une mutation qui dépasse le travail précaire
L’un des apports majeurs du livre est de montrer que cette transformation ne concerne pas uniquement les emplois peu qualifiés.
Dans l’imaginaire collectif, la précarisation du travail touche principalement les métiers à faible rémunération ou les travailleurs de plateformes.
Or, les données analysées par Osterman révèlent une réalité plus large.
Des infirmiers, des enseignants universitaires, des juristes, des experts techniques ou encore des professionnels du conseil sont également concernés par cette évolution.
La précarisation ne se limite donc plus à certaines catégories socioprofessionnelles. Elle s’étend progressivement à l’ensemble de la hiérarchie professionnelle.
Cette observation constitue l’un des enseignements les plus marquants de l’ouvrage.
Trois catégories de travailleurs devenus périphériques
Paul Osterman identifie trois formes principales de travail qui s’éloignent du modèle salarial classique.
Les sous-traitants
La première catégorie rassemble les travailleurs employés par une entreprise tierce mais réalisant leur activité pour une autre organisation.
Cette externalisation permet aux entreprises de réduire certaines responsabilités liées à la gestion du personnel tout en conservant la capacité de mobiliser rapidement des ressources.
Les freelances et indépendants
La deuxième catégorie concerne les travailleurs indépendants.
Le développement des plateformes numériques, du télétravail et de l’économie de projet a considérablement renforcé cette forme d’activité.
Si certains freelances apprécient l’autonomie et la flexibilité qu’offre ce statut, beaucoup y voient également une source d’incertitude en matière de revenus, de protection sociale et de stabilité professionnelle.
Les « travailleurs marginaux »
La troisième catégorie constitue la contribution la plus originale de l’auteur.
Ces travailleurs disposent officiellement du statut de salarié, mais restent éloignés des avantages généralement associés à l’emploi stable.
Ils occupent souvent des postes avec peu de perspectives d’évolution, bénéficient rarement de programmes de développement des compétences et demeurent à la périphérie des politiques de gestion des talents.
Selon Osterman, cette catégorie est aujourd’hui largement sous-estimée alors qu’elle représente une part croissante de la population active.
Quand la flexibilité devient une stratégie d’entreprise
L’analyse développée dans le livre ne se limite pas à dénoncer les dérives du marché du travail.
L’auteur reconnaît que les entreprises font face à des contraintes économiques réelles.
Mondialisation, concurrence accrue, accélération technologique, volatilité des marchés et pression sur les coûts poussent les organisations à rechercher davantage de flexibilité.
Le recours aux prestataires externes, aux contrats temporaires ou aux travailleurs indépendants répond souvent à cette logique.
Pour de nombreuses entreprises, ces dispositifs permettent d’ajuster rapidement les effectifs, de limiter certains risques financiers et d’accéder à des compétences spécialisées sans engager de coûts permanents.
Le livre souligne toutefois que cette logique de flexibilité peut générer des effets secondaires importants lorsqu’elle devient systématique.
L’érosion progressive de la qualité de l’emploi
L’un des constats centraux de Paul Osterman concerne la dégradation progressive de certains attributs fondamentaux de l’emploi.
- La sécurité professionnelle diminue.
- Les opportunités de progression deviennent plus rares.
- L’accès à la formation est souvent limité.
- La protection sociale est parfois insuffisante.
Ces évolutions affectent directement la qualité de l’emploi et la capacité des individus à construire des parcours professionnels durables.
Pour l’auteur, le risque est de voir émerger un marché du travail à plusieurs vitesses, où une minorité de salariés bénéficie encore des avantages traditionnels tandis qu’une part croissante des travailleurs évolue dans des situations plus fragiles.
Un signal d’alerte pour les DRH
Pour les directions des ressources humaines, l’ouvrage soulève plusieurs questions stratégiques.
Comment maintenir l’engagement de collaborateurs qui ne se sentent pas pleinement intégrés à l’entreprise ?
Comment développer une culture commune lorsque les équipes sont composées d’un mélange de salariés permanents, de freelances, de consultants et de sous-traitants ?
Comment préserver les compétences critiques dans des organisations où les relations d’emploi deviennent plus temporaires ?
Le livre rappelle que l’attractivité employeur ne repose plus uniquement sur la rémunération.
Les perspectives d’évolution, l’accès à la formation, la reconnaissance et le sentiment d’appartenance jouent un rôle déterminant dans l’engagement des talents.
Or, ces dimensions sont précisément celles qui risquent de s’affaiblir dans les modèles les plus flexibles.
L’intelligence artificielle va-t-elle accélérer le phénomène ?
La réflexion proposée par Osterman prend une dimension particulière à l’heure où l’intelligence artificielle transforme le monde du travail.
Les entreprises tendent à fonctionner de plus en plus par projets, avec des besoins ponctuels en expertise.
Cette évolution favorise naturellement le recours à des talents externes ou à des contrats flexibles.
L’IA pourrait ainsi accélérer certaines tendances décrites dans le livre en renforçant la fragmentation du travail et la multiplication des missions temporaires.
Dans ce contexte, les DRH devront trouver de nouveaux mécanismes pour préserver l’engagement, la transmission des compétences et la cohésion organisationnelle.
Une réflexion particulièrement pertinente pour le Maroc
Même si l’analyse porte principalement sur les États-Unis, plusieurs enseignements résonnent avec les évolutions observées au Maroc.
Le développement du freelancing, l’essor de l’économie numérique, la croissance des prestations externalisées et l’évolution des attentes des jeunes générations modifient progressivement la relation à l’emploi.
Les entreprises marocaines sont elles aussi confrontées à la nécessité de concilier agilité économique et fidélisation des talents.
Dans un contexte marqué par les tensions sur certaines compétences, la question de la qualité de l’emploi devient un enjeu stratégique autant qu’un sujet social.
Au-delà de l’emploi, une question de modèle de société
La véritable force de Disposable Workers réside dans sa capacité à dépasser la simple analyse économique.
Le livre pose une question fondamentale : quel équilibre les sociétés souhaitent-elles construire entre flexibilité et sécurité ?
Pour Paul Osterman, l’enjeu n’est pas de revenir aux modèles du passé mais d’imaginer de nouvelles formes de protection adaptées aux réalités contemporaines du travail.
Cette réflexion concerne autant les gouvernements que les entreprises et les professionnels des ressources humaines.
Elle interroge directement la place du travail dans nos économies et les conditions nécessaires à une croissance durable et inclusive.
Avec Disposable Workers, Paul Osterman signe l’une des analyses les plus marquantes de ces dernières années sur l’évolution du travail. En mettant en lumière la montée des travailleurs « périphériques » et l’érosion progressive du modèle salarial traditionnel, il offre aux DRH, dirigeants et décideurs publics une grille de lecture précieuse pour comprendre les mutations en cours. Plus qu’un ouvrage sur l’emploi, ce livre est une réflexion sur l’avenir du contrat social qui lie les entreprises à leurs collaborateurs dans un monde du travail en pleine recomposition.
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