Le cycle social 2021-2026 a confirmé la centralité de l’État dans le dialogue social marocain. Les accords signés depuis 2022 n’ont pas seulement été le résultat d’une négociation tripartite entre gouvernement, syndicats et patronat. Ils ont surtout montré la puissance de l’État comme acteur principal de la redistribution sociale. Par la hausse des salaires publics, la réforme de l’Impôt sur le Revenu, la revalorisation des minima légaux, les accords sectoriels et les arbitrages sur la protection sociale, l’Exécutif a occupé toutes les places à la fois : employeur, régulateur, financeur, garant de la paix sociale et producteur de normes.
Cette position n’est pas neutre. Lorsqu’il relève de 1.000 dirhams les rémunérations nettes de certaines catégories de fonctionnaires, l’État agit comme employeur. Lorsqu’il augmente le SMIG et le SMAG, il agit comme régulateur du marché du travail. Lorsqu’il révise l’Impôt sur le Revenu, il agit comme autorité fiscale. Lorsqu’il engage des milliards de dirhams dans l’Éducation nationale, la Santé ou l’Enseignement supérieur, il agit comme gestionnaire de services publics essentiels. Lorsqu’il reporte la réforme des retraites, il agit aussi comme acteur politique soucieux d’éviter une conflictualité sociale majeure.
Cette superposition des rôles constitue l’une des caractéristiques les plus fortes du modèle marocain. Elle permet d’obtenir des résultats rapides lorsque l’État décide de mobiliser des ressources. Elle permet aussi de donner une cohérence politique au discours sur l’État social. Mais elle soulève une question de fond : un acteur qui est à la fois juge, partie, financeur et arbitre peut-il garantir un dialogue social pleinement équilibré ?
La réponse ne peut pas être tranchée de manière simpliste. Sans l’intervention de l’État, les accords récents n’auraient probablement pas atteint la même portée. Le secteur public n’aurait pas connu les mêmes revalorisations. La réforme de l’IR n’aurait pas amélioré le net perçu. Les accords sectoriels n’auraient pas mobilisé les mêmes enveloppes. La baisse du seuil CNSS à 1.320 jours n’aurait pas eu le même effet d’inclusion sociale. L’État a donc été le moteur du cycle social.
Mais cette capacité d’action crée aussi un effet de dépendance. Le dialogue social devient fortement lié à la volonté politique, aux marges budgétaires et au calendrier gouvernemental. Lorsque les finances publiques permettent une redistribution, le compromis avance. Lorsque les réformes exigent des sacrifices, comme dans le cas des retraites, le processus se bloque ou se reporte. Le modèle montre ainsi une efficacité réelle dans la compensation, mais une difficulté persistante dans la transformation.
Le discours sur l’État social gagne en crédibilité lorsqu’il produit des droits tangibles. Les hausses de revenus, l’allègement fiscal, l’extension de certains droits sociaux ou la correction de seuils injustes donnent une matérialité au concept. Mais cette crédibilité se fragilise lorsque les réformes les plus difficiles sont repoussées. Un État social ne se mesure pas seulement à sa capacité à distribuer. Il se mesure aussi à sa capacité à garantir la soutenabilité des droits qu’il promet.
Le secteur public, principal bénéficiaire du cycle social
La fonction publique a été l’un des grands bénéficiaires du dialogue social 2021-2026. Le salaire minimum net dans le secteur public a été relevé à 3.500 dirhams en 2022, puis la trajectoire des revalorisations a conduit à une amélioration plus large des revenus. L’accord du 29 avril 2024 a prévu une augmentation générale de 1.000 dirhams nets mensuels pour les fonctionnaires concernés, versée en deux tranches. Les accords sectoriels ont ajouté des enveloppes importantes dans l’Éducation nationale, la Santé et l’Enseignement supérieur.
Cette orientation répond à des tensions réelles. De nombreux agents publics se plaignaient depuis longtemps d’un décrochage entre leurs responsabilités, leur charge de travail et leur rémunération. Les revendications dans l’Éducation et la Santé ont montré que les services publics essentiels ne pouvaient pas être réformés durablement sans reconnaissance matérielle des professionnels qui les portent. L’État a donc choisi de réinvestir dans une partie de sa fonction publique pour éviter une dégradation plus profonde du climat social.
Mais ce choix a aussi renforcé une asymétrie avec le secteur privé. Les entreprises doivent appliquer les hausses du SMIG et du SMAG, absorber les attentes salariales et maintenir leur compétitivité, sans bénéficier de la même capacité budgétaire que l’État. Les grandes entreprises peuvent intégrer ces hausses dans des stratégies de rémunération, de productivité ou de réorganisation. Les TPME, elles, sont beaucoup plus exposées. Une hausse du coût du travail peut peser directement sur la trésorerie, les marges et les décisions d’embauche.
Cette asymétrie alimente une tension sociale discrète mais réelle. Le secteur public apparaît plus protégé, plus directement soutenu et plus visible dans les arbitrages nationaux. Le secteur privé, lui, reste soumis à la concurrence, à la volatilité de la demande, à la hausse des charges et à la difficulté de répercuter les coûts. Lorsque l’État améliore fortement les revenus publics, il modifie aussi les repères du marché du travail. Certains profils peuvent comparer plus favorablement la stabilité et les avantages du public, surtout lorsque les rémunérations d’entrée dans le privé progressent lentement.
Ce déséquilibre n’est pas seulement économique. Il touche aussi à la perception de justice entre les catégories de travailleurs. Un collaborateur du privé rémunéré près du SMIG peut voir les revalorisations publiques comme un traitement différencié. À l’inverse, un agent public peut considérer que ses contraintes spécifiques justifient ces mesures. Le dialogue social national doit donc arbitrer entre des univers professionnels qui ne partagent ni les mêmes contraintes, ni les mêmes protections, ni les mêmes marges de négociation.
Le rôle de l’État devient alors ambigu. Il fixe des règles applicables au privé, mais il peut financer directement ses propres engagements dans le public. Il appelle les entreprises à absorber des hausses de minima, tout en mobilisant le budget général pour ses agents. Cette différence ne rend pas l’action publique illégitime. Elle impose simplement de reconnaître que la position de l’État dans le dialogue social n’est jamais totalement extérieure aux intérêts qu’il défend.
Les retraites, miroir d’une responsabilité historique
La réforme des retraites constitue le point le plus sensible de cette ambiguïté. Sur ce dossier, l’État ne peut pas se présenter uniquement comme un arbitre chargé de corriger des déséquilibres techniques. Il est aussi un acteur historique du système. Les syndicats rappellent régulièrement que les déficits actuels ne résultent pas seulement de la démographie ou du vieillissement de la population. Ils renvoient aussi à des choix de gestion, à des engagements passés, à des retards de financement et à une gouvernance des caisses jugée insuffisamment transparente.
Cette critique explique en partie le rejet syndical des scénarios paramétriques. Les organisations syndicales refusent que les collaborateurs paient le prix d’un déséquilibre dont ils ne se considèrent pas responsables. Le recul de l’âge de départ, la hausse des cotisations ou la baisse du niveau des pensions sont perçus comme des solutions qui font porter l’ajustement sur les actifs et les futurs retraités. Avant toute réforme, les syndicats demandent donc des audits indépendants, une clarification des responsabilités et une transparence complète sur la situation des régimes.
Cette exigence pose un problème politique majeur. Une réforme des retraites ne peut réussir que si le diagnostic est partagé. Si les chiffres sont contestés, si la gouvernance passée est soupçonnée, si les responsabilités ne sont pas établies, tout scénario d’ajustement apparaît comme une contrainte imposée d’en haut. L’État ne peut pas demander la confiance sans accepter de rendre lisible l’histoire financière du système.
Le report de la réforme globale traduit cette difficulté. À l’approche de la fin du mandat, ouvrir un chantier aussi conflictuel aurait exposé le gouvernement à une forte opposition sociale. La rationalité politique a donc consisté à temporiser. Cette décision permet d’éviter une crise immédiate, mais elle transmet le problème au prochain cycle. Or, l’horizon 2030, souvent évoqué dans les analyses actuarielles, réduit progressivement l’espace disponible pour une réforme étalée et maîtrisée.
Ce report interroge la cohérence du discours sur l’État social. Soutenir le pouvoir d’achat par des hausses et des allègements fiscaux répond à une urgence sociale. Mais garantir l’avenir des retraites relève aussi de l’État social. Reporter la réforme revient à préserver la paix sociale présente tout en laissant s’accumuler une contrainte future. La question n’est donc pas de savoir si le gouvernement devait imposer brutalement une réforme impopulaire. Elle est de savoir si le dialogue social a produit les conditions nécessaires pour traiter ce dossier avant qu’il ne devienne plus coûteux.
La retraite révèle ainsi la différence entre gouverner le court terme social et construire le long terme social. Le premier suppose de répondre aux urgences. Le second exige d’assumer des arbitrages difficiles, souvent impopulaires, mais indispensables à la continuité des droits. Le cycle 2021-2026 a montré une forte capacité à agir sur le premier registre. Il reste plus fragile sur le second.
Un État social ne peut pas rester un État payeur
Le bilan du dialogue social 2021-2026 ne peut donc pas être réduit à une opposition entre avancées et insuffisances. Les avancées sont réelles. Les hausses de salaires, les revalorisations du SMIG et du SMAG, la réforme de l’IR, les mesures CNSS et les accords sectoriels ont produit des effets tangibles sur les revenus et la protection sociale. Il serait inexact de les traiter comme de simples annonces. Elles ont modifié les fiches de paie, les droits sociaux et les équilibres budgétaires.
Mais ces avancées posent une question de modèle. Si l’État social est principalement conçu comme un État qui paie, il devient dépendant de ses marges budgétaires. Or, ces marges sont limitées. Le coût annuel global des mesures issues du dialogue social et des accords sectoriels atteindrait près de 50 milliards de dirhams à l’horizon 2027. Cette dépense traduit un choix politique assumé, mais elle ne peut pas devenir l’unique réponse aux tensions du travail.
Un État social durable doit aussi être un État stratège. Il doit organiser la montée en productivité, renforcer la formation continue, améliorer la qualité du travail, soutenir la formalisation de l’emploi, développer les conventions collectives, réguler la sous-traitance et préparer les réformes de long terme. Sans ces chantiers, chaque cycle social risque de se transformer en négociation budgétaire, avec une question récurrente : combien l’État peut-il encore distribuer ?
Cette interrogation concerne directement le dialogue social. Si les partenaires sociaux ne discutent que des montants, ils laissent de côté les conditions de production de la richesse. Or, la soutenabilité des hausses salariales dépend de la productivité, de l’investissement, de la compétitivité, de la qualité du management et de la capacité à créer des emplois formels. L’État ne peut pas compenser indéfiniment les faiblesses structurelles du marché du travail par des mesures de redistribution.
Le Maroc a besoin d’un État social crédible, mais cette crédibilité ne pourra pas reposer uniquement sur des hausses de salaires, des allègements fiscaux et des reports de réformes sensibles. Elle exigera une gouvernance plus transparente, une meilleure articulation entre public et privé, un dialogue social moins centralisé et un traitement plus courageux des dossiers de long terme. L’État restera l’arbitre central du compromis social. Mais tant qu’il sera aussi la principale partie prenante, sa légitimité dépendra de sa capacité à assumer autant ses responsabilités passées que ses choix futurs.




