Séisme d’Al Haouz, inondations dans le Nord : l’actualité récente a rappelé l’ampleur des risques auxquels sont exposés les collaborateurs marocains. Si l’employeur n’est pas responsable des biens personnels de ses équipes, il reste, en période de crise, le premier repère institutionnel. Nombreux sont les collaborateurs à méconnaître leurs droits, attendant de leur entreprise une aide d’urgence faute d’information sur les dispositifs publics existants. Pour les responsables RH, la maîtrise de la loi 110-14 et du régime EVCAT s’impose comme un outil central pour apporter des réponses concrètes et prévenir la spirale de la détresse sociale après un sinistre.
Un dispositif binaire inédit : double filet de sécurité pour les victimes
L’adoption de la loi 110-14 en 2018 a marqué un tournant majeur dans la gestion des conséquences des événements catastrophiques au Maroc. Ce régime combine deux mécanismes complémentaires : le système assurantiel pour les collaborateurs assurés, et le Fonds de Solidarité contre les Événements Catastrophiques (FSEC) pour les plus vulnérables. Cette architecture binaire garantit qu’aucune victime ne soit laissée pour compte, qu’elle soit couverte ou non par une assurance privée.
Pour la fonction RH, cette distinction n’est pas théorique. Segmenter la population de l’entreprise en fonction du statut assurantiel permet de conseiller chaque collaborateur selon sa situation réelle. La pédagogie autour de ce régime devient alors un pilier de la responsabilité sociale de l’employeur.
Le parcours assuré : la protection automatique des collaborateurs bancarisés
Depuis le 1er janvier 2020, tous les contrats d’assurance dommages aux biens (multirisque habitation, assurance de prêt immobilier, responsabilité civile automobile) intègrent de manière obligatoire une couverture contre les événements catastrophiques. Tout collaborateur titulaire d’une assurance voiture, même minimale, ou d’une assurance habitation liée à son crédit bancaire, cotise automatiquement à ce filet de sécurité.
En cas de sinistre, l’assureur privé indemnise les dommages matériels directs (habitation, véhicule) ainsi que les préjudices corporels subis par le collaborateur et sa famille (conjoint, enfants à charge) présents dans les locaux ou le véhicule au moment du drame. Ce volet reste largement méconnu, notamment l’extension de la garantie corporelle via l’assurance automobile : en cas d’inondation, le collaborateur et ses proches sont couverts, même si le véhicule n’est pas détruit.
Le DRH doit donc systématiser l’information autour de ces droits, y compris pour les collaborateurs qui ignorent détenir une garantie EVCAT par le biais de leur prêt immobilier ou de leur assurance automobile.
Le recours au Fonds de Solidarité : une réponse pour les non-assurés
Pour une large frange de la population – ouvriers, employés précaires, collaborateurs non bancarisés – le FSEC joue le rôle de dernier recours. Financé par une taxe parafiscale de 1 % prélevée sur toutes les primes d’assurance, ce fonds illustre une solidarité nationale concrète, assurés et non-assurés contribuant à une même chaîne de protection.
Le FSEC intervient pour indemniser les préjudices corporels (décès, invalidité) et la perte de la résidence principale rendue inhabitable, à l’exclusion des résidences secondaires. Ce filet de sécurité sociale s’active en faveur des plus démunis, à condition que les démarches administratives soient respectées.
L’indispensable étape administrative : attendre l’arrêté de catastrophe
L’une des principales complexités du régime EVCAT tient à son déclenchement administratif. Aucune indemnisation n’est possible sans la publication au Bulletin Officiel d’un arrêté du Chef du Gouvernement, actant la reconnaissance officielle de la zone et de la période comme “sinistrées”. Ce processus peut s’étendre jusqu’à trois mois après le drame, une temporalité souvent incomprise par les victimes.
Le DRH se doit d’expliquer clairement que toute procédure d’indemnisation, qu’elle relève de l’assurance privée ou du FSEC, reste suspendue à cet acte administratif. Seuls les sinistres reconnus officiellement ouvriront droit à réparation. À ce stade, la pédagogie RH s’avère déterminante pour éviter de nourrir de faux espoirs ou d’engendrer un sentiment d’abandon parmi les équipes.
Une fois l’arrêté publié, les délais à respecter sont stricts :
- Pour les assurés, la déclaration à l’assureur doit intervenir sous 20 jours, contre 5 jours habituellement.
- Pour les non-assurés, l’inscription sur le Registre National des Victimes – via recensement auprès du Caïd ou du Pacha – doit se faire dans un délai de 90 jours.
Accompagnement RH : trois leviers pour soutenir les collaborateurs
Si l’employeur n’a aucune obligation d’indemniser les pertes personnelles (voiture noyée sur le parking, maison endommagée), il porte une responsabilité sociale accrue, notamment pour la stabilité mentale et la disponibilité de ses équipes. Trois axes d’action se distinguent :
- Cellule d’Orientation : Mettre en place une permanence RH dédiée, notamment pour les collaborateurs peu alphabétisés ou éloignés du numérique, afin de les guider dans la déclaration au FSEC. L’accès à l’information est le premier obstacle à surmonter pour garantir l’indemnisation.
- Attestation de Salaire : Fournir rapidement les justificatifs demandés par les assureurs ou le FSEC (12 derniers bulletins de paie, attestation de salaire) s’avère crucial pour accélérer le traitement des dossiers.
- Avance sur indemnité : En anticipant la lenteur des procédures, l’entreprise peut accorder des avances sur salaire ou des prêts sociaux remboursables, permettant aux collaborateurs de lancer les réparations urgentes sans attendre le versement des indemnisations.
Cet accompagnement opérationnel participe à la résilience globale de l’organisation, tout en renforçant la confiance des équipes envers leur employeur.
Encadré – Points de vigilance pour les contrats d’entreprise
Un écueil technique subsiste dans les contrats d’assurance entreprise : la plupart des polices “Multirisque Industrielle” ou “RC Exploitation” intègrent la garantie EVCAT pour les biens de l’entreprise et les visiteurs présents sur site. En revanche, les dommages corporels subis par les collaborateurs durant leurs heures de travail sont fréquemment exclus, car relevant prioritairement du régime des Accidents du Travail (loi 18-12). Le DRH doit donc veiller à articuler les dispositifs, sans attendre de l’assurance RC qu’elle couvre des situations relevant du droit du travail.
L’après-crise : transformer la gestion des catastrophes en opportunité RH
L’appropriation du régime EVCAT par la fonction RH ne se limite pas à une gestion administrative du risque. Elle marque une évolution profonde de la responsabilité sociale de l’employeur, appelant à un dialogue renforcé sur la prévention, la formation à la gestion de crise et la valorisation des dispositifs de solidarité. Savoir expliquer, accompagner, distinguer ce qui relève de l’entreprise, de l’assurance privée ou de la solidarité nationale, c’est garantir à chaque collaborateur un parcours de reconstruction digne, et renforcer le rôle de l’entreprise comme acteur de la cohésion sociale.
Face à la multiplication des aléas climatiques, l’ingénierie administrative devient un levier de fidélisation et d’engagement. Les DRH qui maîtrisent la loi 110-14 transforment la gestion de crise en démonstration de leadership et d’empathie, anticipant les attentes croissantes des collaborateurs sur la protection sociale et la sécurité.
Si la loi 110-14 n’a pas vocation à régler toutes les difficultés engendrées par les catastrophes naturelles, elle dote les DRH d’un cadre structurant pour accompagner les parcours sinistrés, éviter les écueils administratifs et mobiliser l’ensemble des leviers disponibles. L’information, l’anticipation et la réactivité s’imposent comme les piliers d’une gestion moderne, où la solidarité nationale et l’assurance privée se conjuguent au service des équipes.




