Dans la nuit du samedi 19 au dimanche 20 septembre 2026, à 2 heures, il était de nouveau 1 heure. Par ce simple recul des aiguilles, le Maroc a mis fin au GMT+1 permanent instauré en 2018. Une décision réclamée pendant plusieurs années par des citoyens confrontés aux départs à l’école dans l’obscurité, aux réveils difficiles et à une organisation sociale parfois déconnectée de l’heure solaire.
Nous pourrions nous contenter d’y voir une correction administrative. Nous pouvons aussi considérer ce changement comme une expérience collective.
Pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, notre corps continuera de se réveiller selon ses anciens repères. La personne qui ouvrait naturellement les yeux à 7 heures sous GMT+1 pourra se réveiller autour de 6 heures sous GMT. Biologiquement, rien n’a changé. Administrativement, une heure vient de se libérer.
Que ferons-nous de cette heure ?
Une partie des Marocains en profitera pour dormir davantage. Le réveil restera fixé à 7 heures, mais le corps bénéficiera, au moins temporairement, d’un temps de récupération supplémentaire. Pour ceux qui accumulaient une dette de sommeil, cette heure peut améliorer l’attention, l’humeur et la capacité à prendre des décisions. Elle peut également rendre les matinées moins brutales, notamment pour les enfants et les collaborateurs contraints de commencer tôt.
D’autres conserveront leur ancien rythme biologique. Ils continueront de se réveiller au même moment, désormais affiché une heure plus tôt. Ils disposeront alors d’un espace supplémentaire avant le début de leurs obligations professionnelles. Certains iront courir. D’autres liront, prépareront leurs priorités ou avanceront sur un projet personnel.
Ce partage entre ceux qui dormiront et ceux qui agiront ne doit pas devenir une opposition entre les paresseux et les courageux. Il révèle quelque chose de plus profond : notre manière de réagir lorsqu’un espace se libère dans notre emploi du temps.
Le biologiste Christoph Randler s’est intéressé au lien entre le rythme matinal et la capacité d’action. Dans une étude publiée en 2009 auprès de 367 étudiants, il observe que les personnes du matin présentent un niveau de proactivité supérieur. Elles ont davantage tendance à anticiper les problèmes, à définir des objectifs à long terme et à agir avant que les circonstances ne les y obligent.
La proactivité ne consiste pas à être simplement occupé. Elle traduit une posture face à la vie. Une personne proactive cherche à influencer son environnement au lieu d’attendre que celui-ci décide pour elle. Elle détecte plus tôt les difficultés, transforme une intention en initiative et accepte la responsabilité de ce qui dépend d’elle.
Pourquoi les profils matinaux développent-ils plus facilement cette disposition ? Parce que le matin offre une ressource devenue rare : un temps encore protégé des sollicitations. Les messages ne se sont pas accumulés. Les urgences des autres n’ont pas encore envahi l’agenda. La journée n’a pas commencé à disperser l’attention. Celui qui utilise consciemment ces premières heures peut consacrer son énergie à ce qu’il a lui-même choisi, avant de répondre à ce que les autres attendent de lui.
Il existe également un effet psychologique. Une séance de sport accomplie, quelques pages lues ou une tâche importante achevée tôt créent un premier sentiment de maîtrise. La personne ne commence pas sa journée en retard sur les événements. Elle l’ouvre par une décision dont elle est l’auteur. Cette première action influence les suivantes : elle installe un mouvement, renforce la confiance et réduit la tentation de reporter.
Voilà pourquoi l’heure retrouvée ne représente pas seulement soixante minutes supplémentaires. Elle peut devenir un espace de souveraineté personnelle.
Mais encore faut-il comprendre ce que signifie « en profiter ». Pour certains, le meilleur investissement consistera réellement à dormir. Une personne épuisée ne devient pas plus proactive parce qu’elle avance son réveil. Si cette heure de sommeil lui permet de retrouver de l’énergie, de mieux se concentrer et de reprendre le contrôle de ses journées, elle ne la perd pas. Elle prépare sa capacité d’action.
Pour d’autres, cette heure peut devenir le point de départ d’une nouvelle discipline. Non pas une résolution spectaculaire appelée à disparaître après quelques jours, mais un rendez-vous quotidien avec soi-même. Une heure pour le corps, pour l’apprentissage, pour un projet ou pour cette tâche importante que nous prétendons ne jamais avoir le temps d’accomplir.
La véritable distinction apparaît ici. Certains utiliseront cette heure en fonction d’un besoin identifié. D’autres la laisseront être absorbée sans décision. Ils se coucheront plus tard parce qu’ils savent qu’ils peuvent dormir davantage. Ils prolongeront leur matinée devant leur téléphone. En quelques semaines, l’heure retrouvée aura disparu, non parce qu’elle aura été retirée, mais parce qu’aucune intention ne lui aura été donnée.
Notre rapport au temps se révèle moins lorsque nous en manquons que lorsque nous en récupérons. Lorsque l’agenda est saturé, nous pouvons toujours rendre les contraintes responsables de nos renoncements. Lorsqu’une heure se libère, cette justification devient plus difficile. Nous devons choisir ce qu’elle mérite de recevoir.
Le retour au GMT nous replace face à une responsabilité simple : décider de l’usage de cette heure retrouvée. Le temps officiel se rapproche désormais du rythme solaire, mais cet alignement ne changera rien à nos vies si nous ne réexaminons pas la manière dont nous organisons nos journées.
Cette heure servira-t-elle à combler un besoin réel de sommeil ? Deviendra-t-elle un temps consacré au sport, à la réflexion, à l’apprentissage ou à un projet personnel ? Ou finira-t-elle absorbée par les écrans, les distractions et les habitudes qui occupent déjà une grande partie de notre quotidien ?
Le Maroc a reculé ses montres d’une heure. À chacun, désormais, de décider s’il veut également déplacer ses priorités. Car le véritable enseignement de ce changement ne résidera pas dans l’heure affichée sur nos cadrans, mais dans l’usage que nous ferons du temps qui nous est rendu. Dans quelques semaines, nous saurons si nous avons transformé cette heure en récupération, en action ou simplement en temps perdu. Et cette réponse nous en apprendra beaucoup sur nous-mêmes.




