La crise que traverse l’OCP trouve une part importante de son origine à des milliers de kilomètres du Maroc, dans le détroit d’Ormuz. Les perturbations de cette voie maritime stratégique ont bouleversé les approvisionnements mondiaux en soufre, matière première essentielle à la fabrication de l’acide phosphorique. Pour le groupe marocain, fortement dépendant de cet intrant, le choc a été double : une disponibilité plus incertaine du soufre et une envolée de son coût, passé de 177 à 508 dollars la tonne au premier semestre 2026.
Cette situation a contraint l’OCP à adapter ses approvisionnements, son portefeuille de produits et ses niveaux de production. Les répercussions financières sont considérables. Au premier semestre 2026, le chiffre d’affaires a reculé de 7 %, à 48,372 milliards de dirhams. Le résultat net part du groupe aurait basculé d’un bénéfice de 8,3 milliards de dirhams un an auparavant à une perte de 2,8 milliards. À cette dégradation s’ajoute la nécessité de poursuivre des investissements industriels particulièrement importants, qui ont représenté 16,067 milliards de dirhams sur les six premiers mois de l’année.
L’OCP fait donc face à une crise réelle, dont les causes dépassent largement ses frontières et sa capacité d’action. Cette réalité économique permet de comprendre les pressions exercées sur ses équilibres financiers. Elle ne saurait toutefois justifier que ses fournisseurs deviennent, à leur tour, les variables d’ajustement de sa trésorerie.
Car derrière les retards de paiement signalés se joue la survie d’entreprises qui ne disposent ni des réserves financières ni de l’accès aux marchés de capitaux du géant phosphatier. Une PME de maintenance, de construction métallique ou d’ingénierie industrielle doit payer ses collaborateurs, acheter ses matières premières, financer ses équipements et régler ses propres fournisseurs, même lorsque les prestations réalisées ne sont pas encore encaissées.
L’allongement des délais de règlement enclenche alors une mécanique d’asphyxie. Les lignes bancaires se saturent, les charges financières augmentent et les marges de manœuvre disparaissent. Les entreprises sont contraintes de différer leurs achats, de réduire leurs stocks ou de reporter des investissements pourtant indispensables au maintien de leur activité. Les tensions se propagent ensuite aux sous-traitants de second rang, qui subissent à leur tour les difficultés financières de leurs donneurs d’ordre.
L’importance des engagements commerciaux de l’OCP donne toute sa dimension à ce risque. Les dettes fournisseurs du groupe sont passées de 14,439 milliards de dirhams en 2024 à 26,611 milliards en 2025, soit une progression de 84 %. À fin 2025, l’ensemble de ses dettes commerciales atteignait 30,244 milliards de dirhams. Ces montants représentent des encours comptables et non le seul volume des factures échues. Ils témoignent néanmoins du poids considérable des relations financières entre l’OCP et ses partenaires industriels.
Avec un réseau d’environ 7 000 fournisseurs marocains et étrangers, le groupe exerce une influence qui dépasse largement ses propres installations. Ses commandes soutiennent des activités industrielles, des investissements, des recrutements et des compétences spécialisées. Cette position lui confère également une responsabilité particulière : lorsque les règlements tardent, les conséquences peuvent toucher des entreprises dont la dépendance commerciale limite les possibilités de compensation.
Le risque ne concerne d’ailleurs pas uniquement les fournisseurs. Il pourrait finir par affecter l’OCP lui-même. Une entreprise qui ne parvient plus à financer l’importation de composants, la constitution de stocks ou la mobilisation d’équipes techniques ne peut garantir indéfiniment la continuité de ses prestations. Dans une industrie où la disponibilité d’une pièce de rechange ou la rapidité d’une intervention de maintenance peuvent conditionner le fonctionnement d’une installation entière, la fragilisation des fournisseurs constitue une menace opérationnelle.
L’OCP se trouverait alors exposé à une seconde crise d’approvisionnement, cette fois au sein de son propre écosystème industriel. Après les difficultés liées au soufre, des défaillances de fournisseurs pourraient perturber certains chantiers, retarder la maintenance d’équipements et compliquer le respect des calendriers de production. Il ne s’agit pas d’affirmer que de telles perturbations sont déjà généralisées, mais de souligner le danger d’une crise financière qui se transmettrait progressivement à la chaîne industrielle.
La situation est d’autant plus préoccupante que les ressources financières mobilisées par l’OCP sont importantes. Le groupe a levé 1,5 milliard de dollars à travers une émission obligataire hybride en avril 2026, complétée en septembre par une opération additionnelle de 149,9 millions de dollars. Il a également eu recours à d’autres financements et à la mobilisation de créances de TVA. Sa trésorerie atteignait ainsi 32,7 milliards de dirhams à fin juin, contre 15,6 milliards à fin décembre 2025, même si cette progression repose largement sur des ressources financières externes.
Ces opérations traduisent la capacité du groupe à rechercher des liquidités pour préserver ses investissements et faire face à une conjoncture exceptionnelle. Elles invitent aussi à examiner la place accordée au règlement des fournisseurs parmi ses priorités financières. Le maintien des capacités de production ne repose pas uniquement sur le financement des grandes infrastructures. Il exige également que les entreprises chargées de les construire, de les équiper et de les entretenir disposent des moyens nécessaires pour travailler.
Plusieurs réponses peuvent être envisagées. L’identification des créances effectivement échues, leur règlement selon un calendrier transparent et l’accélération des procédures de validation constitueraient des mesures immédiates. Un mécanisme de financement bancaire des fournisseurs serait également en préparation, avec un dispositif de labellisation destiné à faciliter leur accès au crédit. Cette solution pourrait soulager certaines trésoreries, à condition que son coût ne vienne pas aggraver la situation des entreprises concernées. Le crédit peut financer un besoin temporaire ; il ne doit pas se substituer durablement au paiement des prestations réalisées.
L’État, principal actionnaire de l’OCP, occupe une place déterminante dans la recherche d’une issue. Son intervention ne relève d’ailleurs plus de la simple hypothèse. À travers la Caisse de dépôt et de gestion, quelque 10,7 milliards de dirhams de créances de TVA auraient déjà été mobilisés en juin et août pour soutenir les liquidités du groupe. Une éventuelle suspension du dividende au titre de 2026, encore à confirmer, pourrait également contribuer à préserver ses ressources financières.
Mais ce soutien soulève une question de cohérence économique. Si l’État intervient pour protéger la capacité d’investissement et la continuité des activités de l’OCP, la préservation de ses fournisseurs devrait également entrer dans l’équation. Une entreprise industrielle ne se résume pas à ses usines et à ses comptes financiers. Elle dépend d’un réseau de partenaires qui détiennent des équipements, des compétences et des savoir-faire parfois difficiles à remplacer.
Sans une amélioration durable des règlements, certaines PME pourraient être contraintes de réduire leurs effectifs, d’abandonner des marchés ou, dans les situations les plus graves, de cesser leur activité. La disparition de ces entreprises entraînerait des pertes d’emplois, mais également une érosion des compétences industrielles nationales. Elle pourrait renforcer la concentration de la sous-traitance entre quelques acteurs financièrement solides et accroître le recours à des prestataires étrangers.
La crise du soufre est un choc extérieur que l’OCP doit surmonter. L’affaiblissement de son écosystème industriel ne doit pas en devenir une conséquence supplémentaire. Le groupe dispose d’une puissance financière et d’un soutien institutionnel auxquels nombre de ses fournisseurs ne peuvent prétendre. Préserver cette chaîne d’entreprises n’est pas une concession sociale : c’est une nécessité industrielle. Car à vouloir protéger sa trésorerie sans garantir celle de ses partenaires essentiels, l’OCP risquerait de compromettre les capacités de production qu’il cherche précisément à développer.




