La progression de l’inactivité des jeunes constitue l’un des principaux signaux d’alerte du rapport 2026 de l’Organisation internationale du Travail (OIT). En 2025, 257 millions de jeunes étaient considérés comme NEET, c’est-à-dire qu’ils n’occupaient aucun emploi et ne suivaient ni études ni formation. Leur nombre a augmenté de 9 millions en deux ans.
Le taux mondial de NEET est ainsi passé de 19,7 % en 2023 à 20 % en 2025, inversant l’amélioration observée après la pandémie. Il devrait encore atteindre 20,2 % en 2027, portant le nombre de jeunes concernés à 264,5 millions. L’indicateur est particulièrement préoccupant, car une personne au chômage cherche encore activement un poste, tandis qu’un jeune NEET peut être durablement déconnecté de l’emploi, de la formation et des institutions d’accompagnement.
Cette population présente une nette dimension de genre. Plus de deux jeunes NEET sur trois sont des femmes. À l’échelle mondiale, 27,4 % des jeunes femmes sont dans cette situation, contre 13,1 % des jeunes hommes. En Afrique du Nord, l’écart atteint 24,5 points : 42,6 % pour les femmes contre 18,1 % pour les hommes.
Ces résultats montrent que l’exclusion économique féminine ne se résume plus à une question d’accès à l’école ou à l’université. Elle se construit principalement après la fin des études, lorsque les jeunes femmes doivent convertir leurs qualifications en emploi, en revenu et en autonomie. Elles se heurtent alors aux responsabilités domestiques, au manque de solutions de garde, aux contraintes de mobilité et aux discriminations professionnelles.
Le leurre de la parité scolaire
La persistance de l’écart entre les femmes et les hommes pourrait être attribuée à un accès inégal à l’éducation. Les données de l’OIT montrent pourtant que cette explication ne suffit plus. À l’échelle mondiale, la part des jeunes femmes scolarisées ou en formation atteint environ 42 %, contre 43,6 % chez les jeunes hommes. La quasi-parité éducative est donc largement acquise.
La rupture se produit après la scolarité. L’amélioration de l’accès aux études n’a pas été suivie d’une progression équivalente de la participation économique féminine. Le diplôme augmente les possibilités théoriques des jeunes femmes, mais ne supprime ni les responsabilités familiales qui leur sont attribuées ni les contraintes matérielles qui limitent leur accès à l’emploi.
Plus de neuf jeunes femmes NEET sur dix sont considérées comme inactives. Elles ne recherchent donc pas activement un emploi, souvent parce que leur disponibilité est absorbée par les tâches domestiques, la garde des enfants ou l’accompagnement de proches dépendants. Leur absence de la population active ne traduit pas nécessairement une absence de travail. Elle révèle l’existence d’un travail essentiel, mais non rémunéré et insuffisamment reconnu par les statistiques économiques.
Une étude citée par l’OIT et menée en Amérique latine estime que les jeunes femmes NEET consacrent entre 40 et 75 heures par semaine aux activités domestiques et aux soins non rémunérés, contre 9 à 16 heures pour les jeunes hommes. Ces résultats ne peuvent pas être transposés automatiquement à l’Afrique du Nord. Ils illustrent néanmoins l’ampleur du déséquilibre susceptible de se produire lorsque les services de garde, les infrastructures de proximité et le partage des responsabilités familiales restent insuffisants.
Tableau 1 : Le poids du travail domestique non rémunéré chez les jeunes NEET
| Population étudiée | Temps consacré chaque semaine aux tâches domestiques et au soin |
|---|---|
| Jeunes femmes NEET | Entre 40 et 75 heures |
| Jeunes hommes NEET | Entre 9 et 16 heures |
| Écart minimal constaté | 31 heures par semaine |
| Écart maximal constaté | 59 heures par semaine |
Source : étude de l’OIT publiée en 2025 sur l’Amérique latine et citée dans le rapport « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».
La présence d’un enfant âgé de moins de 6 ans augmente fortement la probabilité que l’activité principale d’une jeune femme soit le travail domestique et le soin non rémunéré. Sans garderies accessibles, transports adaptés, couverture sociale et organisation du travail compatible avec les responsabilités familiales, l’égalité scolaire reste incomplète. Elle permet d’acquérir des qualifications, mais pas nécessairement de les convertir en autonomie économique.
Pour le Maroc, cette distinction est déterminante. L’effort réalisé en matière de scolarisation et de formation des femmes ne peut produire tout son rendement si une part importante des diplômées reste ensuite éloignée de l’emploi. L’investissement éducatif perd alors une partie de son effet sur la productivité, les revenus des ménages et la croissance.
Le fossé de la participation au travail
Les écarts observés parmi les jeunes NEET se retrouvent dans les données relatives à l’emploi. En 2025, le taux mondial d’emploi des jeunes femmes s’établissait à 30,6 %, contre 43,3 % chez les jeunes hommes, soit une différence de 12,7 points.
L’écart s’est légèrement réduit depuis 2023, lorsqu’il atteignait 13 points. Cette amélioration reste toutefois trop limitée pour modifier la structure générale de l’emploi des jeunes. Elle intervient alors que les femmes et les hommes présentent désormais des niveaux proches de participation aux études ou à la formation.
Tableau 2 : Les écarts mondiaux entre les jeunes femmes et les jeunes hommes
| Indicateur en 2025 | Jeunes femmes | Jeunes hommes | Écart |
|---|---|---|---|
| Taux mondial de jeunes NEET | 27,4 % | 13,1 % | 14,3 points |
| Taux mondial d’emploi | 30,6 % | 43,3 % | 12,7 points |
| Part estimée dans les études ou la formation | 42 % | 43,6 % | 1,6 point |
| Part des personnes NEET considérées comme inactives | Plus de 90 % | Non précisée | Forte concentration féminine |
Source : Organisation internationale du Travail, « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».
Le rapprochement des taux de scolarisation contraste avec la persistance des écarts d’emploi. Cette opposition confirme que les barrières apparaissent principalement au moment de la transition vers la vie professionnelle. Les jeunes femmes quittent l’éducation avec des compétences comparables, mais n’accèdent pas aux mêmes possibilités de recrutement et de maintien dans l’emploi.
L’Afrique du Nord cumule plusieurs indicateurs défavorables. Son taux général de jeunes NEET atteint 30,1 %, contre 20 % à l’échelle mondiale. La région compte 14,3 millions de jeunes dans cette situation en 2025. Selon les projections de l’OIT, ce nombre pourrait atteindre 15 millions en 2027, sans amélioration significative du taux.
Tableau 3 : La situation des jeunes en Afrique du Nord
| Indicateur | Résultat |
|---|---|
| Taux général de jeunes NEET en 2025 | 30,1 % |
| Taux de jeunes femmes NEET | 42,6 % |
| Taux de jeunes hommes NEET | 18,1 % |
| Écart entre les femmes et les hommes | 24,5 points |
| Nombre total de jeunes NEET en 2025 | 14,3 millions |
| Nombre prévu en 2027 | 15 millions |
| Taux d’emploi des jeunes prévu en 2027 | 19,2 % |
Source : estimations modélisées d’ILOSTAT, novembre 2025, publiées dans le rapport « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».
Le passage de l’école à l’emploi dépend également de la qualité des postes disponibles. Une jeune femme peut renoncer à travailler lorsque le salaire proposé ne couvre pas les frais de transport et de garde, lorsque les horaires sont incompatibles avec ses responsabilités familiales ou lorsque l’emploi ne garantit aucune protection sociale. La décision de rester inactive peut alors résulter d’un calcul économique contraint plutôt que d’un choix personnel.
Les discriminations au recrutement renforcent ces obstacles. Les employeurs peuvent anticiper une maternité, des absences liées aux responsabilités familiales ou une moindre disponibilité. Les jeunes femmes subissent ainsi un double désavantage : celui de l’âge, qui limite leur expérience professionnelle, et celui du genre, qui influence encore les décisions d’embauche et les possibilités d’évolution.
Le découragement et le gaspillage de productivité
L’inactivité prolongée produit des conséquences qui dépassent la perte immédiate d’un salaire. Les premières années de la vie professionnelle déterminent largement l’acquisition de compétences, la progression de la rémunération, l’accès à la protection sociale et la constitution d’un réseau professionnel.
Une jeune femme maintenue plusieurs années hors de l’emploi peut voir ses connaissances devenir moins adaptées aux attentes des employeurs. L’absence d’expérience récente fragilise son curriculum vitae et rend son retour encore plus difficile. L’OIT décrit cet effet comme une cicatrice susceptible d’endommager durablement les revenus et la trajectoire professionnelle.
Le découragement peut apparaître après plusieurs candidatures infructueuses, lorsque les offres disponibles sont trop éloignées, faiblement rémunérées ou incompatibles avec les contraintes familiales. La jeune femme cesse alors de chercher un poste et quitte les statistiques du chômage pour rejoindre celles de l’inactivité. Cette évolution peut donner l’impression d’une amélioration du chômage alors qu’elle révèle une exclusion plus profonde.
Le coût concerne également les finances publiques. Les dépenses engagées dans l’éducation produisent un rendement économique inférieur lorsque les compétences acquises ne sont pas utilisées. La faible participation féminine réduit parallèlement les recettes fiscales et sociales, la consommation des ménages, l’épargne et la capacité d’investissement.
Pour les entreprises, cette exclusion prive le recrutement d’une part importante des compétences disponibles. Elle limite la diversité des équipes et réduit le nombre de candidates susceptibles d’occuper des fonctions de responsabilité. Pour les familles, elle maintient une dépendance financière qui peut retarder l’accès au logement, la création d’une activité ou la constitution d’un patrimoine.
Le terme NEET peut ainsi masquer une réalité productive. Une jeune femme consacrant plusieurs dizaines d’heures par semaine aux enfants, aux personnes âgées ou aux tâches domestiques n’est pas inactive au sens courant. Elle fournit un service indispensable au fonctionnement de la société, mais ce service reste généralement absent des comptes économiques et ne lui procure ni rémunération, ni droits sociaux, ni reconnaissance professionnelle.
Tableau 4 : Les coûts économiques de l’inactivité prolongée des jeunes femmes
| Niveau concerné | Principales conséquences |
|---|---|
| Jeunes femmes | Perte de revenus, dépréciation des compétences et dépendance financière |
| Ménages | Réduction du revenu disponible et de la capacité d’épargne |
| Entreprises | Perte de compétences, de diversité et de candidatures qualifiées |
| Finances publiques | Baisse des recettes fiscales et des cotisations sociales |
| Économie nationale | Rendement limité de l’investissement éducatif et perte de productivité |
| Protection sociale | Absence de droits contributifs et vulnérabilité future accrue |
Source : synthèse fondée sur les constats de l’Organisation internationale du Travail, « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 ».
La réduction du nombre de jeunes femmes NEET ne peut pas reposer uniquement sur de nouvelles formations. L’OIT recommande des politiques agissant directement sur la création d’emplois, la protection sociale et les contraintes empêchant les femmes d’accéder à l’activité. Cela suppose d’identifier les secteurs capables de proposer des emplois mieux rémunérés, d’améliorer les conditions de travail dans les activités fortement féminisées et de combattre les pratiques discriminatoires.
L’investissement dans l’économie du soin constitue une politique sociale, mais aussi une politique économique et une politique d’emploi. Le développement des crèches, des garderies, des transports accessibles et des services aux personnes dépendantes peut libérer du temps pour les femmes tout en créant des emplois formels. Ces dispositifs doivent être accompagnés d’une protection de la maternité, de politiques d’égalité salariale et d’un partage plus équilibré des responsabilités familiales.
Pour le Maroc comme pour les autres pays d’Afrique du Nord, la réponse exige une coordination entre les politiques économiques, éducatives, sociales et territoriales. L’objectif ne consiste pas uniquement à rendre les femmes disponibles pour l’emploi. Il s’agit également de créer des postes suffisamment stables, rémunérateurs et compatibles avec leur réalité quotidienne.
Tant que le travail de soin restera une barrière invisible, des millions de jeunes femmes resteront maintenues aux marges de la prospérité.




