La recomposition du paysage de la grande distribution française s’accélère. En révisant en profondeur son projet de transformation de ses supermarchés, Auchan franchit une étape supplémentaire dans une restructuration entamée depuis plusieurs années. L’annonce de la vente de 91 magasins à Intermarché marque une inflexion majeure par rapport aux orientations dévoilées à l’automne 2025. Au-delà des enjeux économiques, cette décision cristallise les inquiétudes sociales dans un groupe déjà fragilisé par des suppressions de postes récentes et par une perte de vitesse face aux enseignes indépendantes. Pour les collaborateurs concernés, l’avenir apparaît plus incertain que jamais.
Un revirement stratégique par rapport aux annonces de 2025
En novembre 2025, Auchan avait présenté un plan ambitieux de transformation de son parc de 266 supermarchés. L’objectif affiché était alors de basculer l’ensemble de ces magasins sous des enseignes du groupement Les Mousquetaires, principalement Intermarché et Netto, tout en conservant la propriété des fonds de commerce et de l’immobilier. Cette solution devait permettre à Auchan de bénéficier de la puissance d’achat et de la compétitivité-prix du modèle Mousquetaires, sans céder le contrôle patrimonial de ses actifs.
Le 27 janvier 2026, la direction a toutefois revu sa copie. Dans un communiqué officiel, le groupe a annoncé que seuls 164 supermarchés intégreraient finalement une nouvelle entité autonome opérée sous les enseignes Intermarché ou Netto d’ici avril 2027. Les 91 autres magasins, jugés moins stratégiques en raison de leur localisation ou de leurs performances économiques, sont désormais destinés à être cédés. Une priorité d’achat est accordée aux adhérents du groupement Les Mousquetaires jusqu’en avril 2026. Par ailleurs, onze supermarchés, majoritairement situés en Île-de-France, resteront exploités sous d’autres formats Auchan.
Ce revirement est perçu par les syndicats comme un aveu de faiblesse stratégique. Là où la direction promettait une transformation sans vente sèche, la cession de près d’un tiers des supermarchés apparaît aujourd’hui comme une rupture nette avec les engagements initiaux.
Une onde de choc sociale immédiate
Pour les collaborateurs, l’annonce a eu l’effet d’un électrochoc. Environ 3 000 collaborateurs travaillent dans les 91 supermarchés mis en vente, sur un total de 11 700 salariés pour l’ensemble des supermarchés Auchan en France. Les organisations syndicales dénoncent une décision brutale, prise sans visibilité suffisante sur les conditions de reprise et sur les garanties sociales associées.
Franck Martinaud, représentant de Force Ouvrière, parle d’« un rachat d’Auchan par Intermarché qui ne dit pas son nom », estimant que la vente pure et simple de magasins va bien au-delà de ce qui avait été annoncé. Du côté de la CFDT, René Carette évoque un « désaveu stratégique » pour la direction d’Auchan, qui semble désormais renoncer à maintenir son enseigne sur une partie du territoire.
La CGT, de son côté, dénonce un « carnage social ». Le syndicat craint une remise en cause des acquis sociaux, une pression accrue sur les salaires et, à terme, une perte de pouvoir d’achat pour les collaborateurs transférés sous pavillon Intermarché. Les syndicats réclament des garanties fermes sur le maintien de l’emploi, des rémunérations et des statuts, dans un contexte où les précédentes restructurations ont laissé des traces profondes dans le groupe.
Une bataille de compétitivité dans la grande distribution
Sur le plan stratégique, la décision d’Auchan s’inscrit dans une lutte de plus en plus intense au sein de la grande distribution française. Cinquième acteur du marché, derrière Leclerc, Carrefour, Intermarché et Système U, Auchan souffre depuis plusieurs années de la montée en puissance des groupements indépendants. Ces derniers bénéficient d’une agilité accrue, de coûts plus maîtrisés et d’une forte capacité à ajuster rapidement leurs prix.
En s’adossant partiellement au modèle Intermarché, Auchan espère obtenir des baisses de prix de l’ordre de 6 à 8 % dans les supermarchés concernés, afin de regagner en attractivité auprès des consommateurs. Parallèlement, le groupe entend se recentrer sur ses 117 hypermarchés, un format historiquement central mais en perte de vitesse face à l’évolution des modes de consommation.
Pour Les Mousquetaires, l’opération représente une opportunité stratégique majeure. Avec environ 17,7 % de parts de marché, le groupement ambitionne d’atteindre les 20 % à l’horizon 2028. L’intégration de magasins issus d’Auchan, dont 41 proviennent à l’origine du groupe Casino, s’inscrit dans une dynamique de croissance externe déjà amorcée avec des rachats récents, notamment chez Colruyt. Le projet des 164 supermarchés sous enseigne Mousquetaires représente à terme un chiffre d’affaires estimé à 3,3 milliards d’euros.
Des impacts territoriaux très contrastés
La cession annoncée n’est pas neutre sur le plan régional. Une quarantaine des magasins concernés se situent en Auvergne-Rhône-Alpes et en Provence-Alpes-Côte d’Azur, deux régions où la concurrence entre enseignes est particulièrement vive. En Île-de-France, une quinzaine de supermarchés sont directement visés par la vente, avec la perspective d’un changement d’enseigne susceptible de modifier l’équilibre commercial local.
Intermarché n’a pas officiellement commenté l’annonce, mais son président, Thierry COTILLARD, avait déjà salué en novembre dernier un « deal gagnant-gagnant » lors de la présentation initiale du partenariat avec Auchan. Reste à savoir si cette vision se confirmera sur le terrain, tant pour les consommateurs que pour les collaborateurs.
Sur le plan réglementaire, le projet reste conditionné à la consultation des instances représentatives du personnel, officiellement lancée le 26 janvier 2026, ainsi qu’à l’aval de l’Autorité de la concurrence. Ces étapes seront déterminantes pour préciser le calendrier et les conditions sociales de la cession.
Un groupe fragilisé par des restructurations à répétition
Cette nouvelle annonce intervient alors qu’Auchan sort à peine d’une période de fortes turbulences sociales. En 2024, le groupe avait déjà supprimé environ 2 400 postes en France, dans le cadre d’un vaste plan de restructuration. L’intégration des anciens magasins Casino, rachetés dans un contexte d’urgence, s’est révélée plus complexe que prévu, pesant sur les performances opérationnelles et sur le climat interne.
Pour les syndicats, la vente de 91 supermarchés illustre une perte de cap stratégique et une incapacité à redresser durablement l’enseigne sans recourir à des cessions d’actifs. La direction, de son côté, défend une adaptation nécessaire à un marché sous pression, marqué par l’inflation, la guerre des prix et l’évolution rapide des attentes des consommateurs.
La cession de 91 supermarchés à Intermarché marque une étape décisive dans la transformation d’Auchan. Si l’opération peut renforcer la compétitivité du groupe sur le plan économique, elle ouvre une période d’incertitude sociale majeure pour plusieurs milliers de collaborateurs. Entre impératifs financiers et responsabilité sociale, Auchan joue désormais une partie serrée : celle de sa crédibilité auprès de ses équipes, dans un secteur où les restructurations successives ont déjà largement entamé la confiance.




