Adoptée en avril 2019, la nouvelle feuille de route de la formation professionnelle visait une transformation profonde du système, avec un objectif assumé : réduire l’écart entre les compétences formées et les besoins du tissu économique. Les Cités des Métiers et des Compétences (CMC) en constituent la traduction la plus emblématique. Implantées dans les différentes régions du Royaume, elles devaient incarner une rupture pédagogique, technologique et organisationnelle.
Cinq ans après le lancement du chantier, le rapport 2024-2025 de la Cour des Comptes apporte un éclairage détaillé sur l’état d’avancement du programme. L’analyse révèle une tension croissante entre ambition stratégique et capacité de financement. Si les CMC représentent un investissement structurant, leur équilibre économique apparaît incertain à moyen et long terme.
Un calendrier décalé et des coûts en forte progression
Le programme initial prévoyait l’ouverture progressive des douze Cités avec un achèvement fixé à septembre 2023. À la rentrée 2024-2025, sept établissements seulement étaient opérationnels, représentant environ 74 % de la capacité globale estimée à 34 000 places annuelles.
Les retards constatés trouvent plusieurs explications. La hausse des prix des matériaux à la suite de la pandémie de Covid-19 et des tensions internationales a renchéri les coûts de construction. Des défaillances d’entreprises adjudicataires dans certaines régions ont également conduit à la relance de marchés publics, allongeant les délais d’exécution.
Le dérapage budgétaire est significatif. Le budget initial, fixé à 3,6 milliards de dirhams, a été porté à 4,9 milliards de dirhams en octobre 2024. Le coût global prévisionnel atteint désormais 5,9 milliards de dirhams, soit un dépassement de 2,3 milliards par rapport aux prévisions initiales. La Cour des Comptes relève par ailleurs un déficit de financement estimé à 720 millions de dirhams.
L’institution souligne que ces dépassements ne s’expliquent pas uniquement par des facteurs exogènes. Elle met en avant une évaluation initiale insuffisamment précise de l’envergure technique et financière du projet. L’absence d’un plan pluriannuel détaillé, assorti d’objectifs chiffrés et d’indicateurs de performance, a limité la capacité d’anticipation.
Un modèle économique structurellement déséquilibré
Au-delà de l’investissement initial, le rapport insiste sur la viabilité du modèle d’exploitation des CMC. Le dispositif repose sur une Société Foncière chargée de construire et d’entretenir les infrastructures, lesquelles sont louées à des Sociétés de Gestion (SDG) responsables de l’exploitation pédagogique.
Les business plans établis sur une période de 30 ans révèlent une dépendance élevée aux subventions publiques. Selon les projections examinées par la Cour, environ 70 % des ressources des SDG proviendraient de financements étatiques. Le déficit cumulé prévisionnel sur trois décennies est estimé à 19 milliards de dirhams, soit un besoin annuel moyen de près de 657 millions de dirhams.
Plusieurs hypothèses financières sont jugées fragiles. Le coût annuel par stagiaire a été estimé à 14 000 dirhams, alors que les données de l’OFPPT indiquent un coût moyen avoisinant 17 000 dirhams. Les recettes attendues de la formation continue reposent sur des estimations non adossées à des études de marché approfondies. Le loyer des bâtiments, fixé à 48 dirhams le mètre carré, ne couvre pas les charges réelles supportées par la foncière.
Cette configuration place les CMC dans une dépendance structurelle vis-à-vis du budget de l’État. Sans révision du modèle économique, le dispositif risque de générer une pression durable sur les finances publiques.
Une gouvernance territoriale encore inaboutie
L’un des principes fondateurs des CMC était l’instauration d’une gouvernance territoriale associant régions et fédérations professionnelles. Les conseils régionaux devaient participer au capital des sociétés de gestion afin d’aligner l’offre de formation sur les besoins locaux.
La Cour des Comptes constate que cette architecture n’a pas été pleinement mise en œuvre. L’OFPPT assure actuellement la gestion directe des CMC. Les contraintes juridiques liées à la loi organique 111.14 relative aux régions compliquent leur participation au capital des SDG.
Ce retard affaiblit l’ancrage territorial du dispositif. La coordination avec les écosystèmes régionaux demeure partielle, alors même que la pertinence des filières dépend de leur articulation avec les dynamiques industrielles et de services locales.
Parallèlement, la situation financière de l’OFPPT s’est dégradée. En l’absence d’un contrat-programme actualisé avec l’État, le flux de trésorerie disponible est passé d’un excédent de 231 millions de dirhams en 2019 à un solde négatif de 237 millions en 2023. Cette évolution limite la capacité d’autofinancement et accroît la dépendance aux arbitrages budgétaires.
Des chantiers pédagogiques en demi-teinte
Si les CMC concentrent l’attention, la réforme comportait d’autres axes structurants. La généralisation de l’approche par compétences et le développement de la formation en alternance devaient renforcer l’employabilité des jeunes.
Le rapport indique que 21 % des établissements évalués en 2023 ne disposent pas d’infrastructures conformes aux nouvelles normes pédagogiques. La modernisation du réseau existant progresse, mais à un rythme inégal.
La formation par alternance demeure limitée. La part des stagiaires concernés ne dépasse pas 24 %. Le cadre juridique en vigueur, datant de 1996, apparaît peu adapté aux exigences actuelles. Les incitations offertes aux entreprises pour accueillir et encadrer des jeunes restent insuffisantes.
Un autre pilier concernait l’intégration des jeunes issus du secteur informel et des chercheurs d’emploi. La Cour relève que les formations qualifiantes courtes ont majoritairement bénéficié à des étudiants déjà inscrits en formation initiale. Par ailleurs, 93 % des réalisations se concentrent sur cinq filières, ce qui limite la diversification et l’impact sur les publics vulnérables.
Un chantier stratégique à sécuriser
Les Cités des Métiers et des Compétences constituent une avancée visible en matière d’infrastructures et d’équipements. Elles traduisent un effort d’investissement significatif dans le capital humain.
Le rapport de la Cour des Comptes met toutefois en évidence un risque financier structurel. Dérives budgétaires, dépendance aux subventions, fragilité des hypothèses économiques et gouvernance territoriale incomplète convergent vers une même interrogation : la soutenabilité du modèle à long terme.
La question dépasse le seul périmètre institutionnel. Elle engage la capacité du système de formation professionnelle à fournir des compétences adaptées et à soutenir la dynamique économique. Sans ajustement du modèle économique, clarification des responsabilités financières et renforcement de la gouvernance régionale, l’ambition initiale pourrait se heurter à ses propres contraintes budgétaires.
Le défi n’est plus celui de la construction des bâtiments. Il réside désormais dans la consolidation d’un modèle de financement stable, d’une gouvernance réellement partagée et d’une ingénierie pédagogique capable d’évoluer au rythme des mutations productives.




