Le rapport annuel du Conseil national des droits de l’Homme consacre une analyse approfondie à l’évolution du système éducatif marocain. L’institution y dresse un diagnostic sévère : si la scolarisation a progressé ces dernières années, les fragilités structurelles de l’école marocaine continuent de compromettre l’objectif d’une éducation équitable et de qualité.
Les données présentées dans le rapport montrent que les progrès quantitatifs en matière d’accès à l’éducation ne se traduisent pas nécessairement par une amélioration des acquis scolaires. La question de la qualité de l’apprentissage demeure l’un des principaux défis du système éducatif.
L’abandon scolaire reste particulièrement préoccupant. Le CNDH signale plus de 33 000 cas de décrochage recensés pour l’année étudiée. Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance plus large : la déperdition scolaire a atteint 331 558 cas lors de l’année scolaire 2021-2022, soit une hausse de 27 % par rapport à la période 2019-2020.
Ces indicateurs contrastent fortement avec les taux de scolarisation élevés enregistrés dans le primaire. Le Maroc affiche en effet un taux de scolarisation de 99,7 % chez les enfants âgés de 6 à 11 ans lors de l’année scolaire 2018-2019. Derrière ce résultat encourageant se cache toutefois une réalité plus fragile : de nombreux élèves quittent le système éducatif avant d’achever leur parcours scolaire.
Des acquis scolaires encore insuffisants
Le rapport du CNDH met également en évidence la faiblesse des acquis fondamentaux des élèves. L’indicateur LAYS – qui mesure les années de scolarité corrigées par la qualité réelle des apprentissages – atteint seulement 2,6 années au Maroc. Dans les pays développés, ce niveau dépasse généralement onze années.
Cet écart illustre les difficultés du système éducatif à transformer les années passées à l’école en compétences effectives. Plusieurs facteurs contribuent à cette situation. Les classes surchargées limitent l’efficacité pédagogique et compliquent le suivi individualisé des élèves. Le redoublement reste fréquent et alourdit les parcours scolaires. La charge de travail des enseignants constitue également un obstacle à l’amélioration de la qualité de l’enseignement.
Le préscolaire apparaît comme l’un des maillons les plus fragiles du système éducatif. Le taux de préscolarisation atteint 80,1 % chez les enfants âgés de quatre à cinq ans, mais les structures existantes souffrent d’un manque de personnel qualifié. Cette situation limite l’impact de cette étape pourtant essentielle dans le développement cognitif des enfants.
Des inégalités territoriales persistantes
Les disparités territoriales constituent une autre faiblesse majeure du système éducatif marocain. Les écarts entre zones urbaines et rurales demeurent significatifs.
Dans de nombreuses régions rurales, l’accès à des enseignants qualifiés et à des infrastructures adéquates reste limité. Ces difficultés affectent directement la qualité de l’apprentissage et contribuent à alimenter le décrochage scolaire.
Le rapport souligne également les effets du dualisme entre l’enseignement public et l’enseignement privé. Ce phénomène accentue les inégalités sociales et remet en question la capacité de l’école publique à jouer pleinement son rôle d’ascenseur social.
Pour le CNDH, ces écarts territoriaux et sociaux constituent l’un des principaux obstacles à la réalisation du droit à une éducation équitable.
Une stratégie éducative qui s’essouffle
Le rapport met particulièrement l’accent sur l’état d’avancement de la Vision stratégique 2015-2030. Lancée par le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, cette feuille de route devait transformer en profondeur le système éducatif marocain.
Le projet reposait sur trois objectifs majeurs : garantir l’équité dans l’accès à l’éducation, améliorer la qualité de l’enseignement et renforcer l’inclusion. L’ensemble du système éducatif était concerné, depuis le préscolaire jusqu’à l’enseignement supérieur.
Mais le CNDH estime aujourd’hui que cette stratégie montre des signes d’essoufflement avant même l’échéance de 2030.
Plusieurs facteurs expliquent ce ralentissement. L’un des premiers tient au décalage temporel entre l’adoption de la Vision stratégique en 2015 et la promulgation de la loi-cadre encadrant sa mise en œuvre en 2019. Ce retard a réduit la durée effective de mise en application des réformes.
Les changements successifs au sein du ministère de l’Éducation nationale ont également contribué à modifier certaines orientations. Ces ajustements ont parfois entraîné l’abandon ou la transformation de programmes initialement prévus, ce qui a généré une forme d’instabilité dans la conduite des réformes.
Les retards dans la révision des curricula et dans la formation pédagogique des enseignants ont également freiné la transformation attendue du système éducatif.
Des infrastructures encore insuffisantes
Le rapport rappelle également les carences persistantes en matière d’infrastructures scolaires. Plusieurs audits cités par le CNDH montrent que de nombreuses écoles continuent de fonctionner dans des conditions matérielles difficiles.
Plus de la moitié des établissements scolaires ne disposent pas de sanitaires adéquats. Une part importante des écoles manque également d’accès à l’eau potable ou à un réseau électrique fiable. Ces conditions affectent directement la qualité de l’apprentissage et le bien-être des élèves.
Ces déficits sont particulièrement marqués dans les zones rurales, où les infrastructures éducatives restent insuffisantes malgré les programmes d’investissement engagés ces dernières années.
Un enjeu central pour le développement du pays
Pour le Conseil national des droits de l’Homme, la réforme du système éducatif constitue l’un des enjeux majeurs du développement humain au Maroc.
L’institution souligne que l’éducation représente un pilier fondamental des droits humains et un levier déterminant pour la réduction des inégalités sociales.
Face aux difficultés identifiées, le rapport appelle à une réforme cohérente et durable du système éducatif. Le CNDH insiste sur la nécessité de dépasser les approches fragmentées pour construire une stratégie capable de garantir à la fois l’équité et l’excellence.
À l’approche de l’échéance 2030, l’institution appelle à une mobilisation collective impliquant l’État, les collectivités territoriales et l’ensemble des acteurs de la société civile.
Le diagnostic présenté dans le rapport constitue ainsi un signal d’alerte sur l’avenir de l’école marocaine. Il rappelle que la réussite des réformes éducatives conditionne directement la capacité du pays à renforcer son capital humain et à soutenir son développement économique et social.




