Le lancement public de ChatGPT en novembre 2022 n’a pas immédiatement modifié la demande de travail en France. Les trajectoires des métiers informatiques, des emplois de bureau exposés au numérique et des professions servant de groupe témoin restent parallèles jusqu’à la fin de 2023. La rupture apparaît ensuite, au moment de la diffusion commerciale de Microsoft Copilot, de Code Interpreter et d’autres outils professionnels.
Cette chronologie constitue l’un des principaux résultats du document de travail Generative AI and the Changing Demand for Skills. Les auteurs exploitent plus de 600 000 offres déposées chaque trimestre auprès de France Travail entre le quatrième trimestre 2021 et le deuxième trimestre 2025. Les annonces sont rapprochées des candidatures reçues et des embauches déclarées à la Sécurité sociale dans les neuf mois.
L’étude mesure donc simultanément la demande des employeurs, l’offre de travail et l’issue des recrutements. Une base complémentaire couvrant 2016-2025 permet d’écarter l’hypothèse d’un simple retour aux tendances antérieures à la pandémie. Les résultats décrivent une réallocation des compétences et une contraction des débouchés, sans démontrer que chaque suppression d’offre résulte directement d’un outil d’IA.
La baisse s’accélère après 2023
Les spécialistes IT regroupent notamment les développeurs, les experts des systèmes, les consultants et les professionnels chargés des infrastructures numériques. Le volume de leurs offres reste stable jusqu’à la fin de 2023, puis décroche rapidement. Sur la période postérieure à 2023, le recul moyen atteint environ 20 % par rapport aux professions témoins. Au début de 2025, l’écart approche 30 % face à fin 2022.
Les métiers exposés à l’informatique comprennent des fonctions administratives exercées sur écran, comme la comptabilité, le secrétariat ou l’assistanat RH. Leur baisse globale dépasse 10 % début 2025. Elle se concentre sur les annonces mentionnant une compétence informatique précise. Celles-ci reculent d’environ 40 % entre début 2023 et début 2025, tandis que les offres sans exigence informatique particulière demeurent relativement stables.
| Indicateur | Spécialistes IT | Métiers exposés à l’IT |
| Évolution moyenne des offres après 2023 | Environ -20 % | Baisse plus modérée |
| Écart début 2025 face à fin 2022 | Environ -30 % | Plus de -10 % |
| Candidatures par offre début 2025 | Environ +50 % | Environ +10 % |
| Effet estimé sur les embauches | -0,311 point logarithmique | -0,088 point logarithmique |
Le recul des embauches confirme que la diminution des annonces ne correspond pas seulement à une transformation de leur rédaction. L’estimation atteint -0,311 point logarithmique chez les spécialistes IT et -0,088 dans les métiers exposés. Les fonctions faiblement dépendantes des outils informatiques connaissent des variations nettement plus limitées et confortent ainsi l’interprétation d’un choc lié aux usages numériques.
La programmation perd du terrain
La contraction des offres modifie leur contenu. Chez les spécialistes IT, la part des annonces exigeant des compétences informatiques diminue de 6,8 points après le choc étudié. Le recul atteint 6,5 points pour la programmation et 8,2 points pour les compétences logicielles. À l’inverse, les demandes relatives à l’analyse de données et à l’intelligence artificielle progressent.
Cette évolution ne signifie pas la disparition du code. La maîtrise des langages formels devient toutefois moins systématiquement exigée à l’entrée. Les outils conversationnels permettent de produire, corriger ou adapter du code à partir d’instructions formulées en langage naturel. Certaines tâches complexes auparavant réservées aux profils techniques deviennent ainsi accessibles à des utilisateurs moins spécialisés, même sans maîtriser toutes les compétences formelles nécessaires.
Le même mécanisme apparaît dans les fonctions administratives, à travers le recul des exigences portant sur les logiciels bureautiques. Savoir construire une formule complexe dans Excel conserve une utilité, mais les assistants capables de la générer modifient le niveau attendu. La valeur se déplace vers la formulation du besoin, la vérification du résultat et son utilisation dans une décision.
Les compétences IA restent minoritaires
Les offres mentionnant la data science ou le machine learning progressent parmi les métiers informatiques. Cette hausse reste cependant étroite : moins de 1 % des annonces exigent explicitement une compétence IA, y compris dans les professions spécialisées. L’essor observé ne correspond donc pas à une généralisation rapide de ces exigences dans l’ensemble du marché.
Une politique de recrutement fondée sur l’ajout systématique de l’IA dans chaque fiche de poste manquerait donc la transformation observée. Le besoin porte moins sur une expertise avancée généralisée que sur la capacité à utiliser les nouveaux outils dans un métier précis. Les compétences expertes restent concentrées, tandis que l’usage opérationnel se diffuse plus largement.
La communication gagne en valeur
La part des offres de spécialistes demandant des aptitudes de prise de parole progresse au moment où les exigences de programmation diminuent. Le résultat suggère un déplacement du profil recherché : expliquer une solution, dialoguer avec les métiers et traduire un problème opérationnel deviennent plus importants lorsque l’IA prend en charge une partie de l’exécution technique.
Cette évolution modifie les critères de sélection des profils informatiques. Un test centré uniquement sur la production de code mesure imparfaitement la capacité à cadrer un besoin, contrôler une réponse automatisée ou présenter des arbitrages. Les mises en situation peuvent intégrer l’usage de l’IA, la vérification des sorties, l’explication des choix et la communication avec un interlocuteur non technique.
Cinquante pour cent de candidats supplémentaires
La baisse des offres ne s’accompagne pas d’un retrait comparable des candidats. Leur nombre reste stable jusqu’à fin 2023, puis augmente légèrement. Rapporté aux postes disponibles, le déséquilibre devient marqué : au milieu de 2025, les spécialistes IT reçoivent environ 50 % de candidatures supplémentaires par annonce par rapport à fin 2022. La hausse atteint près de 10 % dans les métiers exposés.
L’augmentation des candidatures ne simplifie pas automatiquement le recrutement. Elle alourdit le tri et accroît le risque de sélection fondée sur des signaux faibles ou des mots-clés. Des exercices courts, liés au travail réel et évalués selon une grille commune, permettent de distinguer la maîtrise déclarée de la capacité à résoudre un problème avec les outils disponibles.
| Transformation observée | Conséquence sur le recrutement | Indicateur de pilotage |
| Recul des offres IT | Davantage de candidatures par poste | Volume de candidatures qualifiées par offre |
| Exigences techniques moins fréquentes | Vivier plus large et plus hétérogène | Taux de réussite aux mises en situation |
| Communication davantage recherchée | Évaluation des explications et interactions | Score sur un cas présenté à un non-spécialiste |
| Usage du langage naturel | Contrôle de la formulation et de la vérification | Taux d’erreurs détectées dans une sortie IA |
| Stabilité des salaires affichés | Ajustement par le volume et la sélection | Délai de recrutement et taux d’acceptation |
Les rémunérations proposées restent stables dans les métiers exposés et ne diminuent que légèrement chez les spécialistes après 2023. La contraction des offres ne découle donc pas d’une hausse préalable des prétentions salariales. L’ajustement passe surtout par le nombre de postes ouverts, le volume des embauches et l’intensité de la concurrence entre candidats.
Les profils recrutés évoluent peu
La composition démographique des embauches reste globalement stable. L’étude ne détecte pas de modification significative de la part des femmes dans les groupes examinés. La proportion de personnes âgées de 35 ans ou moins augmente légèrement parmi les spécialistes IT, mais l’estimation principale ne permet pas de conclure à une rupture généralisée des profils recrutés.
L’étude décrit une transformation plus précise qu’un remplacement global du travail informatique. La demande recule dans les métiers les plus dépendants des compétences IT, tandis que les tâches, les exigences et la concurrence se recomposent. Les référentiels doivent distinguer ce que l’outil exécute, ce que le collaborateur contrôle et ce que l’organisation attend comme résultat.
La baisse des offres et des embauches révèle enfin un risque de contraction des parcours d’entrée. Si les tâches techniques initiales sont automatisées ou confiées à des profils immédiatement autonomes, les débutants disposent de moins d’occasions pour apprendre. Préserver des missions progressives, du tutorat et des critères d’évolution explicites devient nécessaire pour renouveler durablement les compétences que l’entreprise recherchera dans les années suivantes.
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