L’industrie automobile marocaine est engagée dans une transformation profonde. Longtemps considéré comme une plateforme d’assemblage destinée aux marchés européens, le Royaume cherche désormais à s’imposer sur l’ensemble de la chaîne de valeur du véhicule électrique, depuis les matières premières jusqu’aux composants de batteries et à l’assemblage final.
C’est le principal enseignement de l’étude réalisée par Candela Mas Preciado pour l’ICEX Espagne sous la supervision de l’Office économique et commercial de l’Ambassade d’Espagne à Rabat. Le document analyse les forces, les opportunités et les défis d’un secteur appelé à jouer un rôle stratégique dans les relations industrielles entre le Maroc et l’Europe.
L’automobile constitue aujourd’hui le premier secteur exportateur du Royaume. En 2024, les exportations automobiles ont atteint près de 15 milliards d’euros et représentent désormais environ un tiers des exportations nationales. Cette performance repose sur un appareil industriel particulièrement tourné vers les marchés internationaux puisque plus de 90 % de la production est destinée à l’export.
Le Maroc produit actuellement plus de 560 000 véhicules par an et dispose d’une capacité industrielle proche de 700 000 unités. L’objectif affiché par les autorités est d’atteindre une capacité de production d’un million de véhicules à l’horizon 2030 tout en portant le taux d’intégration locale à 80 %. Dans cette perspective, les véhicules électriques et hybrides occupent une place centrale. Selon les projections de l’étude, leur production devrait dépasser 150 000 unités dès 2026.
Cette montée en puissance s’appuie sur deux grands pôles industriels complémentaires. Le premier s’étend de Tanger à Kénitra et concentre les activités d’assemblage automobile, les équipementiers et les zones d’accélération industrielle. Le second se développe autour de Casablanca et de Jorf Lasfar, avec une spécialisation croissante dans les matériaux stratégiques, la chimie des batteries et les activités liées à la transition énergétique.
L’un des principaux avantages compétitifs du Maroc demeure son coût de production. L’étude souligne qu’un véhicule assemblé au Maroc supporte un coût de main-d’œuvre estimé à environ 90 euros, contre une fourchette comprise entre 820 et 960 euros en Espagne. Cette différence constitue un argument majeur pour les constructeurs cherchant à préserver leur compétitivité face à la hausse des coûts de production européens.
Cependant, l’avantage marocain ne repose plus uniquement sur le facteur salarial. La disponibilité d’une énergie de plus en plus décarbonée devient un élément déterminant dans les décisions d’investissement. Selon l’étude, plus de 46 % de l’électricité produite dans le pays provient désormais de sources renouvelables. Cette caractéristique répond directement aux exigences environnementales imposées par les constructeurs européens et les nouvelles réglementations communautaires.
Dans le domaine des batteries, cette compétitivité énergétique devient particulièrement stratégique. Le coût des cellules est estimé à environ 100 dollars par kilowattheure et la fabrication d’une batterie au Maroc serait près de 20 % moins coûteuse qu’en Europe de l’Est. Cette différence améliore sensiblement la rentabilité des projets industriels et contribue à renforcer l’attractivité du Royaume auprès des investisseurs internationaux.
L’écosystème marocain bénéficie également d’investissements majeurs qui accélèrent sa transformation. Le projet le plus emblématique est celui du groupe chinois Gotion High-Tech à Kénitra. Représentant un investissement de 1,3 milliard de dollars, cette future gigafactory prévoit une première phase de production de 20 GWh dont le démarrage est attendu en 2026. À terme, la capacité pourrait atteindre 120 GWh, positionnant le Maroc parmi les producteurs significatifs de cellules pour batteries électriques.
À Jorf Lasfar, les groupes chinois CNGR et BTR développent également des projets industriels estimés à plus de 300 millions de dollars. Leur objectif consiste à produire des matériaux cathodiques destinés aux batteries lithium-fer-phosphate (LFP) et nickel-manganèse-cobalt (NMC), deux technologies devenues incontournables dans l’industrie automobile mondiale.
D’autres investisseurs internationaux suivent la même dynamique. Yunyi Electric a ainsi engagé près de 66 millions de dollars pour développer des activités liées aux faisceaux électriques haute tension et aux systèmes électroniques intelligents destinés aux véhicules électriques.
Cette stratégie industrielle bénéficie d’un avantage supplémentaire rarement égalé : l’accès à des ressources minières stratégiques. Le Maroc détient environ 70 % des réserves mondiales connues de phosphate, une matière première essentielle dans plusieurs technologies de batteries. À travers le groupe OCP, le Royaume dispose d’un levier important pour développer des chaînes de valeur à forte valeur ajoutée.
Le pays dispose également de réserves significatives de cobalt de haute pureté exploitées notamment par Managem. Cette ressource est devenue particulièrement recherchée dans le cadre de la transition énergétique mondiale et du développement des batteries de nouvelle génération.
Les grands constructeurs déjà implantés au Maroc participent activement à cette évolution. Les usines Renault de Tanger et de Casablanca ainsi que le complexe Stellantis de Kénitra développent progressivement des activités liées à l’électrification des véhicules. L’étude souligne notamment l’importance des synergies entre les sites marocains et leurs homologues espagnols, créant ainsi de véritables corridors industriels euro-méditerranéens.
Le Maroc s’est également imposé comme une plateforme de production pour la micro-mobilité électrique. Des modèles comme la Citroën Ami, l’Opel Rocks-e ou encore la Fiat Topolino illustrent cette spécialisation qui répond à la croissance des nouvelles formes de mobilité urbaine.
Malgré cette dynamique industrielle, le marché intérieur demeure encore limité. En 2025, seulement 1 500 véhicules électriques ont été vendus au Maroc, même si les immatriculations progressent de plus de 40 % par an. Cette situation reflète l’existence d’un décalage entre les ambitions industrielles du pays et la réalité de la demande locale.
Le pouvoir d’achat, le coût des véhicules électriques et le développement encore insuffisant des infrastructures de recharge expliquent largement cette situation. Pour l’instant, le Maroc se positionne davantage comme une plateforme de production et d’exportation que comme un marché de consommation de masse.
L’attractivité du Royaume repose également sur un cadre réglementaire particulièrement favorable. Les entreprises installées dans les zones d’accélération industrielle bénéficient d’exonérations fiscales importantes, notamment un taux d’impôt sur les sociétés nul pendant cinq ans avant l’application d’un taux réduit. Les dispositifs liés aux ports francs permettent également des exonérations de TVA et de droits de douane.
À cela s’ajoutent des mécanismes de soutien direct pouvant couvrir jusqu’à 30 % des investissements pour certains projets répondant à des critères environnementaux, sociaux ou d’intégration locale. Le dispositif de formation professionnelle constitue un autre levier important grâce aux Instituts de Formation aux Métiers de l’Industrie Automobile (IFMIA), qui alimentent le secteur en techniciens qualifiés.
L’étude identifie trois principales voies d’entrée pour les investisseurs étrangers. La première consiste à intégrer la chaîne d’approvisionnement de Renault et Stellantis comme fournisseur de rang 1 ou de rang 2. La deuxième repose sur la création de plateformes logistiques permettant des exportations rapides vers l’Europe, notamment vers l’Espagne. Enfin, la troisième concerne les partenariats avec des acteurs nationaux tels qu’OCP ou Managem dans les matériaux stratégiques destinés aux batteries.
Des défis demeurent néanmoins. Le besoin en compétences techniques avancées continue de croître, notamment dans les domaines de l’électronique de puissance, des architectures 400V et 800V ou encore des matériaux avancés. Le développement du réseau national de recharge constitue également un enjeu important pour stimuler la demande intérieure.
Malgré ces défis, l’étude de l’ICEX conclut que le Maroc dispose aujourd’hui de l’un des positionnements les plus solides de la région euro-méditerranéenne pour accompagner la transition vers la mobilité électrique. Sa proximité géographique avec l’Europe, son infrastructure logistique performante, ses ressources minières stratégiques, son énergie de plus en plus verte et sa compétitivité industrielle en font un partenaire de premier plan pour les constructeurs confrontés aux exigences croissantes de décarbonation.
Avec l’entrée en production progressive des projets de batteries et l’accélération des investissements industriels, les prochaines années seront déterminantes. Le démarrage des premières capacités de production de Gotion constituera notamment un indicateur clé de la capacité du Royaume à dépasser son rôle historique d’assembleur automobile pour devenir un acteur intégré de la révolution mondiale du véhicule électrique.
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