L’hypothèse d’une crise de l’emploi liée à l’intelligence artificielle ne relève plus d’un débat académique. Elle s’installe progressivement dans les scénarios de politiques publiques. Dans une note stratégique récente, OpenAI avance une proposition structurée : adapter les systèmes fiscaux pour compenser l’érosion attendue des revenus liés au travail humain. L’entreprise, à l’origine de ChatGPT, pose un constat clair : si l’IA réduit la masse salariale, elle fragilise mécaniquement les recettes fiscales fondées sur les revenus du travail.
Le raisonnement est simple. Les systèmes fiscaux modernes reposent encore largement sur l’imposition des revenus et des cotisations sociales. Au Royaume-Uni, ces deux leviers représentent à eux seuls près de 42 % des recettes publiques. À l’inverse, les taxes sur le capital – notamment les plus-values mobilières ou immobilières – restent marginales, autour de 4 %. Ce déséquilibre devient problématique si l’emploi se contracte sous l’effet de l’automatisation.
OpenAI anticipe un déplacement structurel de la création de valeur. Les gains économiques liés à l’IA se concentreraient davantage sur les profits des entreprises et les rendements du capital que sur les salaires. Dans ce contexte, maintenir les mécanismes actuels reviendrait à financer les politiques publiques avec une base fiscale en diminution. L’entreprise suggère donc un rééquilibrage : augmenter la contribution des revenus du capital et des bénéfices des entreprises, en particulier ceux directement liés à l’IA.
Cette proposition s’inscrit dans un débat plus large sur la redistribution des gains technologiques. Les données disponibles illustrent déjà une concentration des revenus du capital. Au Royaume-Uni, environ 378 000 contribuables ont payé l’impôt sur les plus-values en 2023-2024. Une part significative de ces recettes provient des contribuables les plus aisés : près de la moitié est issue de personnes gagnant plus de 150 000 livres par an, et 40 % de celles déclarant des gains supérieurs à 5 millions. Cette concentration alimente l’idée d’une fiscalité ciblée sur les hauts patrimoines pour compenser les pertes de recettes liées à l’emploi.
En parallèle, l’idée d’un « robot tax » refait surface. Popularisée par Bill Gates, cette approche consiste à taxer les entreprises qui substituent du travail humain par des systèmes automatisés. Longtemps écartée, notamment par les institutions européennes, elle retrouve une certaine légitimité à mesure que les capacités de l’IA progressent. L’objectif est double : ralentir les suppressions d’emplois et générer des ressources pour financer la protection sociale.
Les projections avancées par les dirigeants du secteur renforcent la crédibilité de ces scénarios. Sam Altman estime que des catégories entières de métiers pourraient disparaître. De son côté, Dario Amodei évoque la possible disparition de la moitié des emplois de bureau d’entrée de gamme dans les cinq prochaines années. Ces déclarations convergent vers une même conclusion : l’IA ne se limite plus à un levier de productivité, elle redéfinit la structure même du marché du travail.
Dans ce contexte, les marchés financiers reflètent déjà cette transformation. L’indice S&P 500 a progressé d’environ 30 % sur un an, porté en partie par les entreprises technologiques engagées dans la course à l’IA. Cette dynamique accentue le décalage entre la création de richesse et sa distribution, renforçant les arguments en faveur d’une fiscalité orientée vers le capital.
OpenAI ne se limite pas à la fiscalité. L’entreprise propose également la création de fonds souverains publics dédiés à l’IA, inspirés des modèles existants en Norway ou en Saudi Arabia. L’idée consiste à permettre aux États d’investir directement dans les entreprises d’IA afin de redistribuer une partie des gains à l’ensemble de la population. Ce mécanisme vise à donner aux citoyens une participation indirecte à la croissance générée par ces technologies.
Sur le plan organisationnel, OpenAI suggère une réallocation des gains de productivité vers le temps de travail. L’entreprise encourage les employeurs à expérimenter des semaines de 32 heures ou des modèles à quatre jours, tout en maintenant les niveaux de rémunération. Cette approche repose sur une logique de partage : si l’IA permet de produire davantage avec moins de travail humain, le bénéfice doit se traduire par une amélioration des conditions de travail plutôt que par une simple réduction des effectifs.
D’autres pistes émergent dans les travaux académiques et institutionnels. Une étude de l’Université de Virginie évoque une transition vers une économie dite « post-travail », dans laquelle les taxes à la consommation (comme la TVA) et les taxes sur les services numériques remplaceraient progressivement l’impôt sur le revenu. À plus long terme, dans un scénario d’intelligence artificielle générale, la fiscalité pourrait cibler directement les infrastructures technologiques : centres de données, robots ou systèmes automatisés.
Le International Monetary Fund propose une approche complémentaire. Plutôt que de taxer uniquement le capital, l’institution recommande d’ajuster les mécanismes de redistribution : crédits d’impôt pour les travailleurs, incitations fiscales pour les entreprises qui maintiennent l’emploi, ou dispositifs de compensation pour les catégories les plus exposées à l’automatisation. Cette stratégie vise à amortir la transition sans freiner l’innovation.
L’acceptabilité sociale de ces transformations constitue un enjeu central. Les enquêtes d’opinion montrent une montée de la méfiance vis-à-vis de l’IA. Au Royaume-Uni, seuls 25 % des citoyens expriment une perception positive de ces technologies, contre 38 % d’avis négatifs. Aux États-Unis, la proportion de personnes inquiètes dépasse largement celle des optimistes. Cette défiance reflète une crainte diffuse : celle d’une économie où la création de richesse ne se traduit plus par des opportunités d’emploi.
Les propositions d’OpenAI traduisent une inflexion notable dans le discours des acteurs technologiques. L’entreprise ne se limite plus à promouvoir l’innovation, elle anticipe ses conséquences systémiques. En appelant à une réforme fiscale, à de nouveaux mécanismes de redistribution et à une transformation du temps de travail, elle reconnaît implicitement que le modèle économique actuel ne suffira pas à absorber les effets de l’IA sur l’emploi.
La question n’est plus de savoir si ces transformations auront lieu, mais selon quel rythme et avec quels arbitrages politiques. Entre taxation du capital, redistribution des gains et adaptation du travail, les choix à venir détermineront la capacité des économies à absorber un choc qui s’annonce structurel.




