L’un des chiffres structurants de ce début d’année est le taux d’utilisation des capacités, qui se maintient autour de 77 %. À première vue, ce niveau peut sembler respectable : il indique que l’appareil productif est activé et que les installations ne sont pas sous-utilisées. Mais son maintien sans progression souligne surtout une absence d’élan, dans un contexte où la demande peine à se consolider. En conséquence, l’activité industrielle apparaît en mode « pause technique », avec des carnets de commandes jugés globalement « normaux » par une majorité d’entreprises, mais sans signe net de dynamisation.
La stagnation des commandes constitue un signal d’alerte discret mais crucial. Si la contraction des ventes ne s’est pas encore traduite par une dégradation massive des carnets, elle n’est pas non plus accompagnée d’un afflux de commandes nouvelles susceptible d’anticiper un retour de croissance. Cette absence de mouvement substantiel des carnets se lit différemment selon les secteurs, révélant un paysage industriel à plusieurs vitesses.
Du côté des branches qui tirent leur épingle du jeu, l’agroalimentaire et la mécanique-métallurgie occupent une place de choix. Dans l’agroalimentaire, la production a progressé en janvier et les ventes ont enregistré une amélioration, notamment sur le marché intérieur. Les carnets de commandes y sont jugés supérieurs à la normale, signe d’une demande encore solide dans ce segment. Cette dynamique s’inscrit dans une logique d’activité relativement résiliente, portée par des besoins constants sur le plan national, même si la composante export reste fragile.
La mécanique-métallurgie présente un profil encore plus robuste en termes d’intensité productive. Avec un taux d’utilisation des capacités qui atteint 87 %, cette branche se distingue par un niveau d’activité élevé. La production y progresse, les commandes sont en hausse et les carnets sont jugés bien garnis. Toutefois, les ventes stagnent, traduisant une divergence entre un marché extérieur porteur et une demande locale plus atone. Cette dichotomie suggère que la branche s’appuie davantage sur des débouchés internationaux pour soutenir son activité.
À l’inverse, la chimie et la parachimie apparaissent en difficulté. Ces secteurs ont vu leur production, leurs ventes et leurs commandes reculer simultanément en janvier. Le fait que les carnets soient jugés inférieurs à la normale y renforce la pression sur l’activité future, montrant une incapacité à enrayer une dynamique négative à court terme. Cette situation contraste fortement avec les segments plus porteurs et accentue les disparités structurelles au sein du tissu industriel.
Le textile et le cuir offrent une configuration plus complexe, presque paradoxale. Dans la majorité des sous-branches, la production a baissé, mais les ventes ont, contre toute attente, progressé. Cette progression commerciale ne s’accompagne toutefois pas d’un renouvellement solide des carnets, qui restent jugés inférieurs à la normale. Le taux d’utilisation des capacités s’établit à 82 %, un niveau relativement élevé, mais il masque une fragilité sous-jacente : les ventes actuelles bénéficient peut-être d’efforts tarifaires ou de facteurs ponctuels, sans pour autant garantir une base de demande durable.
Au-delà des résultats immédiats, l’un des enseignements les plus notables de l’enquête est le niveau de confiance affiché par les industriels pour les prochains mois. Malgré un mois de janvier morose, les anticipations pour le premier trimestre 2026 sont nettement plus favorables. La plupart des branches anticipent une hausse de la production et des ventes. Cette confiance affichée contraste fortement avec l’environnement conjoncturel mesuré, et elle traduit une forme d’optimisme prudent chez les chefs d’entreprise.
Mais cette confiance est loin d’être unanime. Une proportion significative d’entreprises — près d’une sur quatre — déclare ne pas disposer d’une visibilité suffisante pour anticiper l’évolution future de sa production. Dans le textile et le cuir, ce manque de visibilité atteint des niveaux préoccupants, dépassant 40 % des répondants. Même dans les branches plus dynamiques comme la mécanique-métallurgie, une part notable d’industriels exprime des incertitudes face aux prochains mois. Ce déficit d’information et de clarté sur l’avenir traduit un contexte externe marqué par des mutations économiques, des fluctuations de la demande et des contraintes encore mal appréhendées.
L’industrie marocaine en ce début d’année ressemble ainsi à un appareil productif en pleine transition. D’une part, certaines branches parviennent à maintenir une activité relativement soutenue et à préserver des carnets de commandes favorables. D’autre part, plusieurs segments se trouvent confrontés à des tensions structurelles, ponctuées par des reculs de production, des carnets dégradés et des perspectives de demande moins robustes.
L’enjeu des prochains mois sera de savoir si l’optimisme des anticipations se traduira par des données effectives. Si la hausse attendue de la production et des ventes se matérialise, le mois de janvier pourrait être perçu comme un simple palier technique, sans signification durable. Dans le cas contraire, la stagnation observée pourrait s’installer plus profondément, avec des implications sur l’emploi, les investissements et la compétitivité des filières.
En définitive, l’industrie marocaine avance avec prudence. La stabilisation de la demande, la capacité à soutenir les secteurs en difficulté et la traduction des anticipations en performances concrètes seront les principaux facteurs à observer pour évaluer si le début 2026 marque une pause provisoire ou un tournant plus structurel dans la trajectoire de croissance du secteur industriel.




