L’annonce n’a rien d’un événement protocolaire. En confiant au Maroc l’organisation de la sixième Conférence mondiale sur l’élimination du travail des enfants, la communauté internationale place cette édition sous le signe de la responsabilité. L’échéance fixée par la cible 8.7 des Objectifs de développement durable n’a pas été respectée : le travail des enfants n’a pas disparu, il s’est transformé, déplacé et, dans certaines régions, aggravé. Marrakech ne sera donc ni un sommet de célébration ni un exercice d’autosatisfaction. Elle s’impose comme un moment de clarification politique, à un instant où les engagements accumulés depuis plus de vingt-cinq ans peinent à produire des effets durables.
Organisée par le ministère marocain de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences, en partenariat avec l’Organisation internationale du Travail, la conférence réunira gouvernements, organisations syndicales, représentants des employeurs, agences onusiennes, ONG, acteurs du secteur privé et jeunes délégués. Tous sont appelés à confronter leurs diagnostics à une réalité chiffrée : des dizaines de millions d’enfants continuent de travailler, souvent dans des conditions dangereuses, en dépit d’un arsenal normatif désormais quasi universel.
Une désignation politique, pas symbolique
Le choix du Maroc a été acté lors de la 353ᵉ session du Conseil d’administration de l’OIT, à Genève, en mars 2025. Il s’inscrit dans une continuité assumée : après Durban en 2022, l’organisation de cette conférence dans un pays africain et arabe traduit la volonté de replacer les régions les plus concernées au cœur du pilotage international. Marrakech n’est pas seulement un lieu d’accueil logistique ; elle devient un espace de médiation entre des priorités parfois divergentes, entre pays à forte capacité institutionnelle et États confrontés à des vulnérabilités structurelles profondes.
Depuis la première conférence organisée à Amsterdam en 1997, ces rendez-vous ont façonné l’agenda mondial contre le travail des enfants. Ils ont produit des textes de référence et structuré des coalitions durables. Mais l’édition de 2026 se distingue par un constat partagé : la dynamique observée au début des années 2000 s’est essoufflée. Les crises successives – sanitaires, économiques, climatiques et géopolitiques – ont mis à nu la fragilité des progrès réalisés.
Un objectif non atteint, un cadre à redéfinir
La cible 8.7 des Objectifs de développement durable fixait un cap clair : mettre fin au travail des enfants sous toutes ses formes d’ici 2025. Ce cap n’a pas été tenu. Les estimations internationales montrent une stagnation prolongée, après une phase de recul encourageante au début du siècle. Dans certains secteurs, notamment l’agriculture, l’économie informelle et certaines chaînes d’approvisionnement mondialisées, le phénomène s’est même recomposé.
La conférence de Marrakech doit assumer ce constat sans détour. Elle vise d’abord à analyser les raisons de cet échec collectif : insuffisance des politiques de prévention, fragilité des systèmes éducatifs, pauvreté persistante, mais aussi faible articulation entre normes internationales et réalités locales. La question n’est plus uniquement juridique. Elle est économique, sociale et désormais environnementale.
Le Maroc, entre crédibilité nationale et rôle de facilitateur
En accueillant cette conférence, le Maroc ne se positionne pas comme donneur de leçons, mais comme État hôte engagé dans un processus de réforme continue. La stratégie nationale de lutte contre le travail des enfants s’est appuyée ces dernières années sur le renforcement du cadre légal, l’amélioration des mécanismes d’inspection et des actions ciblées dans les zones rurales. Les autorités mettent en avant une baisse significative du phénomène sur le territoire national, tout en reconnaissant la persistance de formes invisibles, notamment dans le travail domestique et l’agriculture familiale.
Ce positionnement confère au Royaume un rôle particulier : celui de facilitateur du dialogue international. Marrakech devient une plateforme où s’articulent expériences nationales, coopérations régionales et cadres multilatéraux, notamment à travers l’Alliance 8.7, dont le Maroc fait partie des pays moteurs.
Des enjeux globaux aux réalités régionales
L’un des apports majeurs attendus de la conférence réside dans sa capacité à dépasser une lecture homogène du travail des enfants. Les réalités diffèrent profondément selon les régions. En Afrique subsaharienne, le phénomène reste fortement lié à l’agriculture de subsistance et aux crises climatiques. En Asie du Sud, il s’inscrit dans des économies informelles urbaines massives. En Afrique du Nord, il prend des formes plus diffuses, souvent dissimulées dans les sphères domestiques ou familiales.
La conférence doit permettre de mieux articuler ces réalités avec les grandes transitions en cours : transition écologique, transformation numérique, recomposition des chaînes de valeur mondiales. La question du rôle du secteur privé, longtemps abordée sous l’angle de la responsabilité sociale, est désormais posée en termes de coresponsabilité économique.
De la déclaration à l’opérationnalisation
Au-delà des débats, Marrakech est attendue sur un point précis : la production d’engagements mesurables. Une déclaration finale est annoncée, mais son impact dépendra de sa capacité à intégrer des indicateurs de suivi, des mécanismes de financement et des échéances claires. Les conférences précédentes ont montré les limites des textes non contraignants lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de leviers opérationnels.
La mobilisation de ressources reste un enjeu central. Les besoins financiers dépassent largement les montants actuellement engagés. La conférence ouvre ainsi la voie à de nouveaux montages : partenariats public-privé, intégration du sujet dans les politiques de protection sociale, articulation avec les agendas climatiques et éducatifs.
Un moment de vérité pour la communauté internationale
La sixième Conférence mondiale sur l’élimination du travail des enfants ne promet pas de solution immédiate. Elle marque toutefois un moment de vérité. En actant l’échec d’un objectif mondial sans renoncer à l’ambition, Marrakech pose les bases d’un changement de méthode : moins de proclamations, plus de cohérence, moins de symboles, davantage de résultats vérifiables.
L’enjeu dépasse les enceintes diplomatiques. Il interroge la capacité collective à protéger les générations futures dans un monde soumis à des tensions multiples. Si Marrakech parvient à transformer ce diagnostic partagé en décisions structurantes, alors cette conférence aura joué son rôle. Non comme un sommet de plus, mais comme un point d’inflexion assumé dans la lutte contre le travail des enfants.




