Il a fallu un tweet pour remettre le 996 à l’agenda. En 2025, Daksh Gupta, fondateur de Greptile, une startup spécialisée dans l’analyse de code par IA, y résume sa vision de la réussite : pas d’alcool, pas de distractions, 72 heures de travail par semaine. Le post circule immédiatement dans les cercles des capital-risqueurs de la Silicon Valley, relayé par des investisseurs comme Marc Andreessen. Pour beaucoup d’observateurs, ce n’est pas une anecdote : c’est la traduction d’une tendance de fond qui redessine les conditions de travail dans le secteur technologique américain.
De Pékin à Palo Alto : une idéologie qui voyage
Le 996 n’est pas une invention américaine. Il prend racine dans l’écosystème entrepreneurial chinois des années 2010, porté par une concurrence brutale et une glorification de l’effort absolu. Jack Ma, fondateur d’Alibaba, en est le chantre le plus connu : il le qualifie de « bénédiction » pour la jeune génération, une posture qui lui vaut autant d’admirateurs que de détracteurs. ByteDance, Pinduoduo et d’autres géants normalisent alors 12 heures de travail quotidiennes sans répit dominical.
Pourtant, le modèle reste illégal en Chine, où le Code du travail plafonne la durée hebdomadaire à 44 heures. La campagne #996ICU, lancée sur Weibo par des développeurs épuisés, en documente les conséquences : burnout sévère, effondrements physiques, suicides. Pékin durcit les sanctions à partir de 2021, sans éradiquer l’idéologie sous-jacente. C’est cette idéologie — non le cadre légal — qui migre vers l’Occident, portée par une diaspora tech habituée à ces cadences et par un récit d’urgence propre à l’ère de l’IA.
Aux États-Unis, le terreau est fertile. Des fonds d’investissement comme Andreessen Horowitz imposent tacitement des rythmes soutenus aux startups qu’ils financent. Les bureaux ouverts 24 h/24, les snacks à volonté et les espaces de jeu masquent une réalité plus dure : des équipes majoritairement jeunes — sorties du MIT ou de Stanford — qui internalisent le sacrifice comme gage de légitimité. Dans un marché où OpenAI et ses concurrents aspirent les talents à prix d’or, le 996 devient un marqueur d’appartenance à l’élite, une forme de rite initiatique que peu osent remettre en cause publiquement.
Ce que la recherche dit, et que les fondateurs ignorent
Les données sont sans ambiguïté. Selon une étude conjointe de l’OMS et de l’OIT publiée en 2021, travailler plus de 55 heures par semaine augmente le risque d’accident vasculaire cérébral de 35 % et celui de cardiopathie ischémique de 17 %. Les travaux de l’économiste John Pencavel, de l’université Stanford, établissent un plafond de rendement aux alentours de 50 heures hebdomadaires : au-delà, chaque heure supplémentaire produit une dégradation mesurable de la qualité du travail — erreurs, décisions précipitées, baisse de créativité.
Ce que ces études documentent, les directions RH des grandes firmes tech commencent à l’observer en interne. Des taux de rotation de 50 % dans certaines licornes de l’IA, des vagues de démissions dans des entreprises emblématiques, des signalements en hausse pour troubles anxieux et dépressifs chez les collaborateurs juniors : les coûts cachés du 996 s’accumulent dans des bilans que les investisseurs ne lisent pas encore assez attentivement.
Le paradoxe est réel. Le modèle qui promet la vitesse produit des erreurs et une désorganisation que les équipes reposées ne génèrent pas. L’argument de la compétitivité tient à court terme ; sur 18 à 24 mois, il fragilise les organisations qu’il est censé propulser.
La question qui se pose pour les responsables RH des startups — et plus largement pour les régulateurs — n’est pas de savoir si le 996 relève de la passion ou de l’exploitation. C’est de déterminer si un modèle construit sur l’épuisement programmé peut produire de l’innovation durable, ou s’il ne fait que concentrer les risques en les rendant invisibles derrière un narratif d’excellence. Les premières réponses réglementaires émergent en Europe ; elles mettront du temps à traverser l’Atlantique — et plus encore à atteindre les écosystèmes émergents d’Afrique et du Moyen-Orient, où la culture du surtravail commence, elle aussi, à trouver ses apôtres.



