Du 9 au 14 février 2026, la 11e édition des Rendez-vous de la Philosophie se tient à Marrakech, Fès, Casablanca et Rabat. Pendant six jours, conférences, dialogues, entretiens et ateliers investissent universités, instituts culturels et institutions partenaires, avec l’objectif de replacer la réflexion philosophique au centre du débat public. La manifestation assume une approche ouverte, en proposant la philosophie non comme un discours réservé à un cercle initié, mais comme un outil de lecture du présent, accessible sans renoncer à l’exigence intellectuelle.
Cette édition choisit de prendre le temps de l’analyse face à des sociétés traversées par la radicalisation des discours, la polarisation des débats et la domination de l’émotion dans l’espace médiatique. Le thème retenu, « Ambivalence des passions. Où va le monde ? », invite à interroger les forces intimes qui structurent les dynamiques collectives. Les passions humaines y sont abordées comme des moteurs ambigus, capables aussi bien de nourrir des processus d’émancipation que d’alimenter des logiques de repli et de fracture.
Un thème frontal, ancré dans l’actualité mondiale
À cet égard, le choix du thème « Ambivalence des passions. Où va le monde ? » ne relève pas d’un exercice abstrait. Bien au contraire, il s’ancre dans les réalités politiques, sociales et culturelles du temps présent. Amour, colère, peur, désir, espoir ou ressentiment sont interrogés comme des forces historiques capables de structurer les imaginaires collectifs et les trajectoires individuelles.
Dès lors, les débats abordent frontalement les contradictions contemporaines : l’élan vital face au chaos, la joie et le lien social face à la haine, mais aussi les dynamiques populistes et les logiques de suprémacisme qui traversent de nombreuses sociétés. Dans cette perspective, les passions ne sont ni idéalisées ni condamnées ; elles sont analysées dans leur complexité, comme des énergies ambivalentes, susceptibles de produire autant d’émancipation que de repli.
Par conséquent, la philosophie est mobilisée comme un outil critique, capable de mettre à distance les évidences et de déconstruire les simplifications. Il ne s’agit pas d’apporter des réponses définitives, mais de fournir des cadres d’analyse pour mieux comprendre les fractures contemporaines.
Une direction intellectuelle inscrite dans la continuité
La programmation de cette 11e édition est placée sous la direction de Séverine KODJO-GRANDVAUX, philosophe et journaliste spécialiste des pensées africaines contemporaines, et de Driss KSIKES, écrivain et dramaturge, figure historique des Rendez-vous de la Philosophie. Ensemble, ils assurent une continuité intellectuelle tout en ouvrant l’événement à de nouveaux questionnements.
Dans cette logique, la manifestation accorde une place importante aux pensées du Sud, aux dialogues entre traditions philosophiques et aux circulations intellectuelles entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe. Ainsi, la philosophie est présentée comme une pratique située, attentive aux contextes historiques et sociaux, mais ouverte à l’universel dans ses exigences.
De fait, cette orientation se traduit par une programmation plurielle, mêlant approches théoriques, analyses critiques et regards artistiques. Les intervenants sont invités à confronter leurs lectures du monde, parfois divergentes, afin de nourrir un débat vivant et contradictoire.
Averroès, neuf siècles après : raison, foi et modernité
Dans cette continuité, un cycle spécial est consacré au 900e anniversaire d’Averroès, également connu sous le nom d’Ibn Rushd. Philosophe andalou majeur, il demeure une référence incontournable pour penser les rapports entre raison, foi et interprétation.
À travers conférences et tables rondes, les Rendez-vous de la Philosophie interrogent la portée contemporaine de son héritage. En effet, la pensée d’Ibn Rushd résonne particulièrement dans un monde traversé par les débats sur la rationalité, la place du savoir et la confrontation entre convictions et interprétations.
Ainsi, revisiter Averroès permet de rappeler que la rationalité critique n’est ni occidentale ni orientale, mais qu’elle s’inscrit dans une histoire intellectuelle partagée. Cette mise en perspective éclaire les débats actuels sur la liberté de penser, le pluralisme et la responsabilité du savoir.
Les Nocturnes philosophiques, cœur battant de l’événement
Dans cette dynamique, les Nocturnes philosophiques constituent le cœur de l’événement. Ces longues soirées de débats, organisées dans chaque ville, articulent conférences, dialogues et grands entretiens. À Marrakech, à l’Université Cadi Ayyad, la Faculté des Lettres accueille plusieurs temps forts, dont un dialogue intitulé « Passions vitales : amour, soin et élan créateur » réunissant Jean-Christophe GODDARD et Laïla HIDA.
Par ailleurs, un grand entretien avec Geneviève FRAISSE est consacré aux notions d’émancipation et d’historicité. D’autres interventions explorent les passions sous des angles complémentaires : rapports de pouvoir, subjectivités contemporaines, héritages coloniaux et construction des identités. Des penseurs comme Nathalie ETOKÉ, Guillaume LE BLANC, Seloua LUSTE BOULBINA ou encore Salima ZOUAGHI enrichissent ces échanges par des lectures critiques et engagées.
Une itinérance intellectuelle à l’échelle du Royaume
En parallèle de Marrakech, la programmation s’étend à Fès, Casablanca et Rabat. À Fès, des ateliers sont organisés avec l’École doctorale, permettant des échanges directs entre intervenants et doctorants. Les Nuits philosophiques y reprennent les principaux axes thématiques de cette 11e édition, dans un format similaire à celui proposé dans les autres villes.
À Casablanca, l’Institut Français accueille, le 12 février, une nuit philosophique complète, centrée sur les passions collectives et les transformations du monde contemporain. Quant à Rabat, les débats prennent une dimension institutionnelle avec des tables rondes organisées à l’ICESCO, avant une clôture consacrée aux « Philosophies d’Afrique » à l’Académie du Royaume du Maroc
Former les citoyens de demain dès le plus jeune âge
Les Rendez-vous de la Philosophie ne s’adressent pas uniquement aux spécialistes. Une attention particulière est portée aux publics scolaires et familiaux. Le programme « Graines de philosophes » permet à des lycéens marocains et français de rencontrer et d’interroger directement des penseurs invités, dont Geneviève FRAISSE. Une manière concrète de démocratiser l’accès à la réflexion critique et de stimuler la curiosité intellectuelle des plus jeunes.
Le « Petit Banquet », organisé à Rabat et Casablanca, propose quant à lui des ateliers philosophiques pour enfants. Encadrés par des médiateurs formés, ces espaces invitent les plus jeunes à formuler des questions, à argumenter et à écouter l’autre. Une approche pédagogique qui inscrit la philosophie dans l’apprentissage de la citoyenneté.
Un écosystème de partenaires au service du débat public
La tenue des Rendez-vous de la Philosophie s’appuie sur un ensemble de partenariats avec des universités marocaines, des institutions culturelles et des organisations internationales. Ce cadre permet de croiser des profils et des approches variées, tout en assurant une circulation des débats au-delà d’un public strictement académique. Dans un paysage médiatique marqué par l’instantanéité et la polarisation, ces espaces de discussion offrent un temps de réflexion plus long, fondé sur l’argumentation et l’écoute.
Lors de l’édition précédente, près de 2 000 participants avaient pris part aux différentes rencontres. Cette fréquentation confirme l’existence d’un public, en particulier jeune, en demande de formats intellectuels accessibles sans être simplificateurs. En ciblant une jeunesse familière des usages numériques, mais en rupture avec les débats fragmentés des réseaux sociaux, les Rendez-vous de la Philosophie occupent un positionnement distinct, entre exigence conceptuelle et ouverture au plus grand nombre.
En traversant Marrakech, Fès, Casablanca et Rabat, la 11e édition inscrit la philosophie dans des espaces multiples, universitaires, culturels et institutionnels. Elle rappelle que la réflexion critique ne relève ni du luxe ni de la posture, mais d’un besoin collectif pour comprendre les tensions du présent. Face aux passions qui structurent les rapports sociaux et politiques, la philosophie ne promet pas de solutions immédiates. Elle propose, plus modestement mais plus durablement, des outils pour analyser, mettre à distance et éviter les lectures réductrices. Une démarche qui, dans le débat public contemporain, conserve toute sa portée.




