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Maroc : la Banque mondiale alerte sur une croissance qui ne crée pas assez d’emplois

Deux rapports de la Banque mondiale publiés en 2026 dressent un diagnostic convergent sur l’économie marocaine : le Royaume a investi massivement, renforcé ses infrastructures et développé des secteurs exportateurs, mais sa trajectoire reste insuffisamment créatrice d’emplois. Le défi n’est plus seulement de produire de la croissance, mais de la convertir en activité formelle, productive et inclusive.

Youssef E. par Youssef E.
29 avril 2026
dans Actualité RH Maroc
Temps de lecture : 7 mins
Maroc : la Banque mondiale alerte sur une croissance qui ne crée pas assez d’emplois l DRH.ma

Maroc : la Banque mondiale alerte sur une croissance qui ne crée pas assez d’emplois l DRH.ma

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Le Maroc se trouve face à une contradiction économique désormais documentée : le pays investit beaucoup, mais ne crée pas assez d’emplois. Selon le rapport Scaling the Atlas: Growth and Jobs for a Prosperous Morocco, publié en avril 2026 par la Banque mondiale, le Royaume a généré entre 2000 et 2024 en moyenne 215.000 emplois de moins par an que nécessaire pour maintenir stable son taux d’emploi. Cette insuffisance s’est aggravée entre 2020 et 2024, avec un déficit annuel estimé à 370.000 emplois. Le constat rejoint celui du rapport Maroc : Diagnostic-pays du secteur privé, publié en mars 2026 par le Groupe de la Banque mondiale, l’IFC et la MIGA, qui pointe la faiblesse du relais privé dans la création d’emplois productifs.

Le diagnostic est d’autant plus sévère que les acquis marocains ne sont pas contestés. Les deux rapports rappellent la stabilité macroéconomique du pays, la qualité de ses infrastructures, son positionnement logistique entre l’Europe et l’Afrique, ainsi que sa montée dans plusieurs chaînes de valeur industrielles, notamment l’automobile, l’aéronautique, le textile, la pharmacie, les services informatiques et l’agro-industrie. Le PIB réel a progressé d’un quart entre 2014 et 2024, tandis que le revenu par habitant a augmenté de plus de 10 %. Mais cette performance reste insuffisante pour absorber les besoins du marché du travail.

Le problème tient à la nature même de la croissance. Depuis 2000, le taux d’investissement avoisine 30 % du PIB, un niveau élevé en comparaison internationale. Cet effort, largement porté par l’État et les entreprises publiques, a permis de construire des routes, des ports, des lignes ferroviaires, des zones industrielles et des plateformes logistiques. Mais l’accumulation de capital n’a pas produit les gains de productivité attendus. Selon la Banque mondiale, la productivité globale des facteurs n’a contribué qu’à hauteur de 0,8 point de pourcentage à la croissance dans les années 2000, puis 0,7 point dans les années 2010.

Cette faiblesse de productivité limite la capacité du pays à transformer ses investissements en emplois durables. Le capital a représenté 68 % de la croissance dans les années 2000 et 85 % depuis 2010. Une telle dépendance à l’investissement matériel pose un risque : une fois les grands chantiers achevés, les emplois créés ne sont pas nécessairement pérennes. Le Maroc dispose donc d’infrastructures solides, mais pas encore d’un tissu productif suffisamment dense, innovant et formalisé pour générer un volume massif d’emplois qualifiés.

Le secteur privé reste le maillon critique. Le Diagnostic-pays du secteur privé indique que l’investissement privé représente encore environ un tiers de l’investissement total, loin de l’objectif du Nouveau modèle de développement, qui vise deux tiers d’ici 2035. Les flux nets d’investissements directs étrangers ont représenté en moyenne 1,3 % du PIB entre 2019 et 2023, un niveau inférieur à celui observé dans plusieurs pays comparables. Le Maroc attire des capitaux, mais ceux-ci restent concentrés dans quelques écosystèmes, avec des effets limités sur les PME locales et l’emploi territorial.

L’informalité aggrave cette fragmentation. Selon les données reprises par la Banque mondiale, 69,4 % des emplois étaient informels en 2024. L’autre rapport évoque une informalité représentant plus de 77 % de l’emploi total et environ un tiers du PIB, selon le périmètre retenu. Cette réalité pèse sur la protection sociale, la productivité, la formation et la qualité des parcours professionnels. Elle fragilise également les entreprises formelles, confrontées à une concurrence inégale et à un environnement où la croissance n’est pas toujours récompensée par la productivité.

Les femmes et les jeunes diplômés concentrent une grande partie du sous-emploi du capital humain marocain. La Banque mondiale souligne que le taux de participation des femmes est passé de 28 % en 2000 à 19 % en 2024. L’écart avec les hommes atteint près de 50 points, parmi les plus élevés au monde. Dans les entreprises formelles, 47 % ne comptent aucune femme dans leurs effectifs, une proportion qui monte à 52 % lorsque l’entreprise est dirigée par un homme. Pour un pays qui ambitionne un taux d’emploi féminin de 45 %, cette donnée révèle un décalage profond entre objectifs stratégiques et pratiques économiques.

La jeunesse diplômée affronte un autre blocage : le déclassement. Le rapport estime qu’environ 43 % des diplômés de l’enseignement supérieur occupent un poste pour lequel ils sont surqualifiés. Le Maroc forme davantage, mais son économie ne crée pas suffisamment de postes correspondant au niveau de qualification atteint. Cette inadéquation nourrit la frustration, l’inactivité, l’informalité et la migration qualifiée. En 2020, 26,1 % des Marocains en âge de travailler titulaires d’un diplôme supérieur vivaient et travaillaient dans un pays de l’OCDE.

La Banque mondiale identifie pourtant des gisements concrets. Dans quatre filières, solaire décentralisé, textile bas carbone, huile d’argan et cosmétiques naturels, aquaculture marine, des réformes ciblées pourraient mobiliser jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et générer plus de 166.000 emplois à moyen terme. Le solaire décentralisé pourrait créer plus de 43.500 emplois, le textile bas carbone environ 30.800, l’argan et les cosmétiques naturels près de 17.700, et l’aquaculture marine près de 75.000. Ces secteurs ont un point commun : leur potentiel dépend moins de grandes annonces que de la levée de blocages réglementaires, administratifs, fonciers, financiers et de compétences.

À plus long terme, les simulations de la Banque mondiale donnent la mesure du chantier. Un paquet cohérent de réformes pourrait porter le PIB réel à 17 % au-dessus de la trajectoire de référence en 2035, puis près de 24 % en 2050. Il pourrait générer 1,7 million d’emplois supplémentaires de meilleure qualité d’ici 2035, puis 2,5 millions d’ici 2050, avec des salaires réels supérieurs de 15 % à la trajectoire de base. Mais l’avertissement est clair : augmenter la participation au marché du travail ne suffira pas si la productivité ne progresse pas en parallèle.

Le Maroc dispose donc d’une marge d’action, mais celle-ci exige une rupture dans la manière de piloter l’économie. L’emploi ne peut plus être traité comme une conséquence automatique de la croissance. Il doit devenir un critère central d’évaluation des politiques publiques, des investissements, des réformes sectorielles et des stratégies d’entreprise. La question posée par les deux rapports n’est pas seulement économique. Elle engage l’école, la formation professionnelle, l’ANAPEC, les régions, les branches professionnelles et les directions RH. Sans entreprises plus productives, sans femmes davantage intégrées au marché du travail, sans jeunes mieux orientés vers les métiers porteurs et sans formalisation plus attractive, la croissance marocaine restera solide sur le papier, mais trop faible dans sa capacité à transformer les vies professionnelles.

Tags: Banque mondialeCapital humainCroissanceemploiinformalitéinvestissementMarocproductivitéréformes économiquesSecteur Privé
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Youssef E.

Youssef E.

Fort d'une double expertise sur les marchés de l'emploi français et internationaux, Youssef assure une veille stratégique constante sur les évolutions législatives et sociales majeures. Journaliste d'investigation et d'interview, il part à la rencontre des leaders d'opinion et des DRH de grands groupes pour recueillir des témoignages exclusifs sur les meilleures pratiques mondiales. Son approche comparative permet d'identifier les tendances émergentes (travail hybride, semaine de 4 jours, nouvelles formes de management) et de les confronter aux réalités locales, offrant ainsi une perspective globale et nuancée sur le futur du travail.

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