En structurant une nouvelle offre nationale dédiée à l’offshoring, le Maroc acte un changement de statut pour un secteur longtemps perçu comme un simple relais de sous-traitance. L’initiative, présentée à Rabat par Amal EL FALLAH SEGHROUCHNI, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, s’inscrit dans une vision de long terme portée au plus haut niveau de l’État. L’objectif dépasse la performance sectorielle : il s’agit d’ancrer durablement l’économie marocaine dans les chaînes de valeur numériques mondiales, en combinant emploi, compétences, territoires et compétitivité.
Un lancement politique et opérationnel à Rabat
La rencontre nationale organisée sous le thème « Offre offshoring Maroc : un modèle renouvelé, une ambition partagée » a marqué le point de départ officiel de cette nouvelle trajectoire. Autour de la ministre, l’écosystème public et privé a été mobilisé pour aligner les priorités et enclencher une mise en œuvre immédiate. Le diagnostic de départ est clair : à fin 2024, l’offshoring marocain comptait déjà 148 500 emplois directs et générait 26,22 milliards de dirhams d’exportations, avec 18 500 créations nettes en deux ans.
Ce socle solide ne suffit toutefois plus face aux mutations rapides du marché mondial. La ministre a insisté sur la nécessité de passer d’un modèle centré sur les volumes à une logique de valeur ajoutée, portée par les services numériques avancés et l’ingénierie. Trois conventions structurantes ont été signées en marge de l’événement : un dispositif de prime dédié à la formation des talents, un programme de développement des Tech Valley offshoring et un engagement spécifique en faveur du renforcement des pôles économiques régionaux. Ces accords traduisent une volonté d’opérationnalisation rapide, sans décalage entre l’annonce politique et l’exécution.
Une mobilisation de l’écosystème public et privé
Les échanges ont réuni plusieurs figures clés du paysage économique et institutionnel. Younes SEKKOURI a mis l’accent sur l’adéquation entre formation et besoins réels du marché international, soulignant l’enjeu de l’employabilité durable. Omar SEGHROUCHNI a, pour sa part, insisté sur la protection des données et la cybersécurité comme facteurs différenciants dans un contexte de durcissement réglementaire mondial.
Du côté du secteur privé, Youssef CHRAIBI et Adil CHENNOUF ont salué la lisibilité accrue de l’offre « Made in Morocco », jugée déterminante pour attirer des investissements structurants. Les débats ont porté sur l’impact de l’intelligence artificielle sur les métiers, la nécessité d’un développement territorial équilibré et la visibilité internationale de l’offre marocaine. Le soutien affirmé du Chef du Gouvernement et l’implication de la Direction de l’économie numérique ont été présentés comme des leviers de crédibilité et de continuité.
Des objectifs chiffrés et une trajectoire assumée
La feuille de route fixe des cibles précises. À l’horizon 2030, le Maroc ambitionne de créer 270 000 emplois directs nets supplémentaires, portant le total sectoriel à plus de 418 500 postes. Les exportations devraient atteindre 40 milliards de dirhams, avec un jalon intermédiaire fixé à 25 milliards dès 2026. À court terme, l’objectif annoncé est la création de 190 000 emplois, traduisant une accélération volontaire du rythme de croissance.
Ces projections s’inscrivent dans une vision macroéconomique plus large. L’offshoring est appelé à contribuer à hauteur d’environ 10 % du PIB numérique national d’ici la fin de la décennie. La stratégie repose sur une promotion internationale offensive et sur un repositionnement progressif vers des segments moins exposés à la volatilité et à la concurrence par les coûts.
Capital humain, infrastructures et incitations : les trois piliers du modèle
Le premier pilier concerne le capital humain. L’État mise sur un effort massif de formation et de reconversion, avec un objectif de 50 000 talents qualifiés par an. L’OFPPT, les universités et les écoles d’ingénieurs sont mobilisés pour répondre aux besoins des filières ITO, BPO, KPO, mais aussi des services numériques avancés et de l’ingénierie. L’enjeu n’est pas uniquement quantitatif : il s’agit d’aligner les compétences locales sur les standards internationaux et d’accompagner la transformation des métiers sous l’effet de l’IA.
Le deuxième pilier porte sur les infrastructures. Aux hubs historiques – CasaShore, Rabat Technopolis, Tangershore et Marrakechshore – viennent s’ajouter de nouveaux pôles à Agadir, Oujda, Tétouan, Laâyoune et Dakhla. CasaShore, avec ses 240 000 m² de bureaux prêts à l’emploi, reste la vitrine du modèle. Ces plateformes bénéficient d’une connectivité haut débit assurée par Maroc Telecom, Orange et Inwi, condition indispensable à une productivité immédiate.
Le troisième pilier repose sur un cadre incitatif stabilisé. Officialisé par une circulaire publiée en novembre 2025 et applicable rétroactivement depuis juillet 2025, il prévoit des exonérations fiscales sur l’IR et l’IS, ainsi que des primes à l’emploi et à la formation pouvant atteindre 300 000 dirhams par collaborateur sur six ans hors zones P2I. Ce contrat-programme entre l’État et les fédérations professionnelles vise à offrir une visibilité de long terme aux investisseurs.
Un positionnement international assumé et des retombées structurantes
Le Maroc capitalise sur plusieurs avantages comparatifs : stabilité politique, jeunesse formée et bilingue, coûts de main-d’œuvre inférieurs de 30 à 40 % à ceux de plusieurs concurrents, et proximité immédiate avec l’Europe. Ce positionnement « best shore » renforce son attractivité dans un contexte de réorganisation des chaînes de valeur. L’objectif affiché est de capter 10 % du marché nearshore européen et d’attirer une cinquantaine d’investisseurs majeurs dès 2026.
Les impacts attendus sont autant économiques que sociaux. L’offshoring contribue à la diversification des exportations et à la création d’emplois qualifiés, notamment pour les jeunes, dont le taux de chômage reste élevé en milieu urbain. Le secteur se distingue également par une forte présence féminine, représentant environ 40 % des effectifs. La stratégie territoriale vise à réduire les disparités régionales en diffusant la création de valeur au-delà des grandes métropoles.
En redéfinissant les contours de son offre offshoring, le Maroc ne se contente plus d’attirer des activités délocalisées : il cherche à bâtir un écosystème numérique structurant, capable de résister aux ruptures technologiques et de soutenir une croissance inclusive. La réussite de cette ambition dépendra désormais de l’exécution : montée en compétences réelle, attractivité effective des territoires et coordination durable entre acteurs publics et privés. Si ces conditions sont réunies, l’offshoring pourrait s’imposer comme l’un des marqueurs durables de la transformation économique du Royaume.




