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[RAPPORT] Villes du Maroc : +3,3 % d’emplois et +5,9 % de productivité possibles avec de meilleures politiques urbaines

La bataille de l’emploi au Maroc ne se jouera pas uniquement dans les ministères, les plans sectoriels ou les grandes orientations macroéconomiques. Elle se jouera aussi dans les villes, dans leur capacité à connecter les zones d’activité aux bassins de vie, à fluidifier les déplacements, à rendre le logement plus mobile et à améliorer leur attractivité économique. C’est la thèse centrale du rapport 2026 de la Banque mondiale consacré au potentiel d’emplois des villes de la région MENA. Pour le Maroc, l’institution estime qu’une amélioration de la performance urbaine pourrait générer à elle seule 3,3 % d’emplois supplémentaires et 5,9 % de gains de productivité.

Nisrine M. by Nisrine M.
9 juillet 2026
in Etudes et publications
Reading Time: 13 mins read
[RAPPORT] Villes du Maroc : +3,3 % d’emplois et +5,9 % de productivité possibles avec de meilleures politiques urbaines l DRH.ma

[RAPPORT] Villes du Maroc : +3,3 % d’emplois et +5,9 % de productivité possibles avec de meilleures politiques urbaines l DRH.ma

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Le constat posé par la Banque mondiale est net. La région Moyen-Orient et Afrique du Nord devra absorber près de 300 millions de jeunes sur le marché du travail d’ici 2050, alors que le chômage urbain des jeunes atteignait déjà 25 % en 2023, soit près du double de la moyenne mondiale. Dans le même temps, les villes concentrent l’essentiel des habitants, des entreprises, des infrastructures, des idées et des flux logistiques. La question de l’emploi ne relève donc plus seulement de la politique économique nationale. Elle dépend aussi de la qualité du fonctionnement urbain.

Pour le Maroc, cette lecture est particulièrement instructive. Le Royaume dispose déjà de plusieurs actifs structurants : une base urbaine dense, des infrastructures portuaires et logistiques de premier plan, un ancrage industriel en progression et une montée en puissance de la connectivité numérique. Mais il reste confronté à des freins persistants : chômage des jeunes, faible participation des femmes au marché du travail, inégalités entre métropoles et villes secondaires, difficultés de mobilité et tensions sur le foncier. Le rapport montre que ces facteurs locaux pèsent directement sur la création d’emplois et sur la productivité.

Les villes, nouveau terrain central de la politique de l’emploi

L’un des apports majeurs du rapport est de déplacer le centre de gravité du débat. Les auteurs rappellent que les politiques nationales restent décisives, mais qu’elles ne suffisent pas à expliquer les écarts de performance entre territoires. Les villes disposent de leviers propres : usage du sol, densité, accessibilité, infrastructures, services, cadre des affaires, logement locatif et coordination entre acteurs publics et privés. Le document s’appuie sur une base de données couvrant 615 villes de la région MENA, représentant 62 % de la population de la région et 100 % de sa population urbaine, comparées à 8 426 villes dans le monde.

La Banque mondiale mesure cette performance à travers l’écart entre l’activité économique réelle d’une ville et la frontière mondiale de productivité pour une ville de taille comparable. Dans cette cartographie, Casablanca et Rabat apparaissent dans le groupe des grandes villes maghrébines qui disposent d’une base économique réelle, mais qui restent encore à distance des meilleures références mondiales. Le rapport souligne ainsi que les villes de la région MENA sont relativement performantes au regard d’autres régions en développement, tout en gardant une marge d’amélioration importante.

Cette marge est loin d’être théorique. Pour les pays situés sous leur niveau potentiel, la Banque mondiale simule les effets d’un rattrapage partiel de performance urbaine. Dans le cas du Maroc, la réduction de 25 % de l’écart observé permettrait, selon ses calculs, d’augmenter l’emploi de 3,3 % et la productivité du travail de 5,9 %. Aucun autre chiffre ne résume aussi clairement l’enjeu. La politique urbaine n’est plus un sujet périphérique ; elle devient un déterminant macroéconomique.

Un Maghreb mieux placé que le Machreq, mais encore derrière le Golfe

Le rapport replace aussi le Maroc dans son environnement régional. Les villes du Maghreb affichent un écart médian à la frontière mondiale de productivité de 16,3 %, contre 19,8 % pour le Machreq et seulement 4,2 % pour les pays du Golfe. Cette hiérarchie montre deux choses. D’un côté, le Maghreb résiste mieux que plusieurs sous-régions comparables. De l’autre, la distance avec les pôles les plus performants reste considérable.

Tableau 1 – Écart médian à la frontière mondiale de productivité par sous-région MENA

Sous-région Écart médian à la frontière mondiale de productivité (%)
CCG 4,2
Maghreb 16,3
Machreq 19,8
Moyenne MENA 17,6

Source : Banque mondiale, Cities that Work: Realizing the Jobs Potential of MENA’s Cities.

La comparaison sectorielle n’est pas moins instructive. La part des secteurs échangeables dans l’emploi urbain atteint 38 % dans le Maghreb, contre 41 % dans le Golfe et 44 % dans le Machreq, pour une moyenne MENA de 41 %. Cela signifie que les villes maghrébines, y compris marocaines, restent en retrait dans les activités directement exposées aux marchés extérieurs, qu’il s’agisse d’industrie, de services exportables ou de logistique avancée.

Tableau 2 – Part des secteurs échangeables dans l’emploi urbain par sous-région MENA

Sous-région Part des secteurs échangeables dans l’emploi urbain (%)
CCG 41
Maghreb 38
Machreq 44
Moyenne MENA 41

Source : Banque mondiale, Cities that Work: Realizing the Jobs Potential of MENA’s Cities.

Ces deux tableaux résument bien la position du Maroc. Le pays n’est ni dans la situation des économies urbaines les plus en difficulté, ni au niveau des villes les plus intégrées aux circuits mondiaux. Il se situe dans une zone intermédiaire, avec des acquis solides mais un rendement encore incomplet de ses actifs urbains.

Tanger Med, preuve qu’une infrastructure connectée change l’échelle économique

Le rapport mobilise explicitement le cas marocain pour montrer qu’une infrastructure ne produit ses effets que si elle est articulée à un système urbain cohérent. Il cite Tanger Med comme exemple d’intégration réussie entre plateforme logistique, réseau de transport et bassins de main-d’œuvre. Situé à 35 kilomètres de Tanger, le port a été développé avec des connexions autoroutières et ferroviaires de haut niveau, permettant de relier les centres urbains et les zones industrielles voisines sans saturer le cœur de la ville.

Cette logique est décisive. Le port n’est pas seulement un équipement logistique ; il devient un multiplicateur économique lorsqu’il s’adosse à un territoire préparé à capter ses retombées. C’est cette articulation qui a permis au nord du Maroc de consolider sa place dans l’automobile, l’industrie exportatrice et les chaînes de valeur tournées vers l’Europe. Le rapport en tire une leçon générale : les villes qui améliorent leurs liens avec les marchés domestiques et internationaux augmentent leur capacité à attirer l’investissement et à créer des emplois plus productifs.

Pour le Maroc, l’enjeu est désormais de diffuser cette logique au-delà des grands hubs déjà installés. La question n’est plus seulement de construire des infrastructures majeures, mais d’organiser leur raccordement effectif avec les villes, les zones d’habitat, les sites de production, les réseaux de transport public et les services urbains. C’est sur ce point que la productivité urbaine se gagne ou se perd.

Le transport urbain, variable décisive pour l’emploi féminin

Le rapport insiste également sur un angle souvent sous-estimé : la relation entre mobilité urbaine et participation des femmes au marché du travail. À l’échelle régionale, la Banque mondiale montre qu’une meilleure densité routière est corrélée à une part plus élevée de femmes dans l’emploi. Pour le Maroc, la figure dédiée aux corrélats de l’emploi féminin urbain confirme ce lien positif entre densité routière et accès des femmes à l’emploi, tandis que l’éloignement des grands points de connexion pèse négativement.

Ce constat modifie la lecture des investissements de transport. Tramways, bus à haut niveau de service, maillage routier intra-urbain, sécurité des trajets et réduction des temps de déplacement ne relèvent pas seulement de l’aménagement urbain. Ils conditionnent directement l’élargissement du marché du travail. Quand les déplacements sont longs, coûteux ou peu fiables, la capacité à accepter un emploi diminue, surtout pour les femmes qui cumulent plus souvent responsabilités familiales et contraintes de mobilité.

Dans un pays où la faible participation féminine au marché du travail constitue l’un des principaux angles morts de la croissance, l’enjeu dépasse largement la technique. Une politique de mobilité mieux pensée peut avoir un effet d’entraînement sur l’emploi, le revenu des ménages et l’utilisation du capital humain formé dans les universités et écoles du pays. Le rapport rappelle d’ailleurs que 43 % des femmes dans la région accèdent à l’enseignement supérieur, un niveau qui contraste avec leur présence encore limitée dans l’emploi.

Le logement locatif et la connectivité numérique, deux leviers encore sous-exploités

Autre point important du rapport : la mobilité de la main-d’œuvre ne dépend pas seulement des transports, mais aussi du logement. Les auteurs notent que la région MENA souffre d’une faible mobilité interne, notamment parce que les marchés du logement sont trop souvent orientés vers la propriété et pas assez vers des solutions locatives souples. Or la fluidité du marché du travail suppose que les actifs puissent se rapprocher des zones où l’emploi se crée.

Dans le cas marocain, cette question prend un relief particulier pour les villes touristiques, industrielles ou portuaires, qui connaissent des besoins fluctuants en main-d’œuvre selon les saisons, les projets ou les cycles d’investissement. Un marché locatif plus profond et mieux régulé peut soutenir cette mobilité, réduire les frictions entre offre et demande de travail et limiter l’éloignement entre lieu de résidence et lieu d’activité. Là encore, la ville devient un facteur de compétitivité.

La connectivité numérique complète ce tableau. La Banque mondiale a analysé 146 millions de tests de vitesse dans les aires urbaines du Maroc, d’Algérie et de Tunisie entre 2018 et 2024. Elle souligne que le lancement de la 5G en 2025 dans ces trois pays a entraîné des améliorations significatives des vitesses de téléchargement mobile, confirmant l’effet d’investissements ciblés sur la qualité de service.

Pour le Maroc, cette dimension est stratégique. Les services exportables, les métiers numériques, la sous-traitance avancée, les centres de relation client à plus forte valeur ajoutée et le travail à distance ne dépendent pas seulement des compétences disponibles. Ils exigent aussi des réseaux robustes, stables et diffusés dans plusieurs villes. Cette réalité ouvre une perspective importante pour les villes intermédiaires, à condition qu’elles disposent des infrastructures nécessaires pour accueillir ces activités.

Le rapport de la Banque mondiale délivre, en définitive, un message simple : la performance économique d’un pays ne se joue pas uniquement dans ses indicateurs nationaux, mais aussi dans la qualité de fonctionnement de ses villes. Pour le Maroc, les gains potentiels identifiés — 3,3 % d’emplois supplémentaires et 5,9 % de productivité en plus — montrent que la réforme urbaine n’est plus un sujet d’urbanistes. Elle devient une politique économique à part entière, avec des effets directs sur l’investissement, l’emploi et la capacité du pays à absorber sa pression démographique. Source : Banque mondiale, Cities that Work: Realizing the Jobs Potential of MENA’s Cities.

Tags: attractivité économiqueBanque mondialedéveloppement urbainemploi urbainMarché du TravailMobilité Urbainepolitiques urbainesproductivitéTanger Medvilles marocaines
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