Longtemps considérée comme une technologie mature mais insuffisamment structurée, le solaire thermique marocain change de statut. Avec ThermoPro, le Maroc se dote pour la première fois d’un label national dédié à la certification des compétences des installateurs et bureaux d’études spécialisés. L’annonce, faite à Casablanca lors d’un atelier réunissant institutions publiques, professionnels et partenaires internationaux, intervient dans un contexte paradoxal. Le Royaume a importé plus d’un million de mètres carrés de capteurs solaires thermiques au cours de la dernière décennie, sans pour autant parvenir à garantir une qualité homogène des installations ni une performance durable des systèmes déployés. ThermoPro s’inscrit précisément dans cette zone grise, entre potentiel technologique avéré et manque de structuration du marché, avec l’ambition de transformer une filière fragmentée en un levier crédible de souveraineté énergétique.
Un lancement institutionnel révélateur des enjeux du secteur
L’atelier de lancement du label ThermoPro s’est tenu sous l’égide du Ministère de la Transition Énergétique et du Développement Durable, en partenariat avec l’Association Marocaine de l’Industrie Solaire et Éolienne (AMISOLE), le Cluster ENR et avec l’appui de la coopération allemande via la GIZ. Cette configuration institutionnelle illustre la volonté de traiter le solaire thermique non comme un segment marginal des énergies renouvelables, mais comme une composante stratégique de la politique énergétique nationale. Installateurs, bureaux d’études, représentants d’administrations et décideurs économiques ont convergé autour d’un même constat : le potentiel du solaire thermique demeure largement sous-exploité, faute de standards clairs et de mécanismes de confiance entre offreurs et clients.
Lors des échanges, Radouan YESSOUF, directeur du Pôle Stratégie et Développement à l’AMEE, a insisté sur la nécessité de garantir des systèmes performants et durables, capables de répondre à la demande croissante en énergie propre dans le bâtiment et l’industrie. De son côté, Fouad EL KOHEN, président d’AMISOLE, a souligné que l’absence de certification des compétences techniques constituait l’un des principaux freins à la compétitivité nationale. Les retours d’expérience internationaux présentés lors de l’atelier, notamment en provenance d’Europe et d’Afrique du Nord, ont montré que la qualité des installations conditionne directement l’acceptabilité économique et sociale du solaire thermique.
ThermoPro, un label centré sur la compétence et la qualité
Contrairement à d’autres dispositifs focalisés sur la certification des équipements, ThermoPro place la compétence humaine au cœur de sa démarche. Le label vise à reconnaître et à labelliser les installateurs et bureaux d’études capables de respecter des exigences strictes en matière de conception, d’installation et de maintenance des systèmes solaires thermiques. Il ne s’agit pas d’un simple label déclaratif, mais d’un dispositif structuré, reposant sur des critères techniques, organisationnels et de sécurité clairement définis. Deux niveaux de certification ont été instaurés, distinguant les installations individuelles, principalement résidentielles, des projets collectifs destinés à l’habitat social, aux bâtiments publics ou aux usages industriels.
Cette différenciation répond à la diversité des besoins du marché marocain. Les installations domestiques, souvent réalisées à moindre coût, souffrent fréquemment de défauts de dimensionnement ou de pose, entraînant une perte de confiance des ménages. Les projets collectifs, quant à eux, nécessitent une expertise avancée, intégrant des contraintes de continuité de service, de sécurité et de maintenance à long terme. En structurant ces deux segments, ThermoPro vise à homogénéiser les pratiques et à créer un socle commun de qualité, condition indispensable à la montée en puissance du solaire thermique.
Une gouvernance partagée pour crédibiliser le dispositif
La crédibilité de ThermoPro repose largement sur sa gouvernance. Un comité de labellisation, composé de représentants de l’AMEE, d’AMISOLE et du Cluster ENR, est chargé d’évaluer les candidatures selon des procédures transparentes. Cette gouvernance tripartite vise à éviter les dérives observées dans certains labels, où l’opacité et les conflits d’intérêts fragilisent la confiance des acteurs. En associant institutions publiques et représentants du secteur, ThermoPro s’inscrit dans une logique de co-construction, rompant avec les pratiques informelles qui ont longtemps freiné la professionnalisation de la filière.
Le processus de labellisation impose aux candidats de démontrer leur expertise à travers des formations certifiantes, des références de projets et des audits techniques. Le respect de normes nationales, telles que la NT 21.200 relative aux capteurs solaires, constitue un prérequis. Une formation spécifique, couvrant le dimensionnement, la pose, la maintenance et la sécurité, est obligatoire. Cette exigence explique l’engouement observé lors des premières sessions prévues les 5 et 6 février 2026 au Centre d’Excellence en Solaire Thermique, puis le 13 février à Marrakech, les inscriptions ayant rapidement atteint leur capacité maximale.
Le solaire thermique, un pilier encore sous-estimé de la transition énergétique
Le solaire thermique occupe une place singulière dans le mix énergétique. Contrairement au photovoltaïque, souvent associé à des projets de grande envergure, il répond à des besoins quotidiens essentiels, notamment la production d’eau chaude sanitaire et de chaleur pour des usages industriels. Au Maroc, où l’ensoleillement dépasse 300 jours par an, cette technologie présente un rendement particulièrement élevé. Pourtant, la filière reste fragmentée, marquée par une qualité inégale des installations et une faible sensibilisation des utilisateurs finaux.
ThermoPro s’inscrit dans la stratégie nationale visant à porter la part des énergies renouvelables à 52 % d’ici 2030. Il complète les grands projets structurants, tels que les complexes solaires Noor, en agissant à une échelle plus diffuse mais tout aussi stratégique. En améliorant la qualité des installations, le label contribue à réduire la facture énergétique nationale, à limiter les émissions de gaz à effet de serre et à renforcer la résilience du pays face aux fluctuations des prix des énergies fossiles. Pour les ménages, le solaire thermique peut permettre des économies allant jusqu’à 70 % sur les coûts liés à l’eau chaude, tandis que pour les secteurs comme l’hôtellerie ou l’agroalimentaire, il représente un levier significatif de réduction des charges opérationnelles.
Des impacts économiques immédiats et mesurables
Les premiers retours du terrain laissent entrevoir des effets rapides. Lors de l’atelier de lancement, plusieurs installateurs ont souligné que ThermoPro leur offrait un avantage concurrentiel sur un marché saturé d’offres à bas coût et de qualité variable. Des études de cas présentées ont montré que des installations collectives réalisées selon des pratiques certifiées pouvaient générer des gains d’efficacité de 20 à 30 %, réduisant les coûts de maintenance et prolongeant la durée de vie des équipements.
Sur le plan économique, le label agit comme un signal de confiance pour les institutions financières. Les banques, de plus en plus attentives aux critères de durabilité, sont enclines à proposer des conditions de financement plus favorables aux projets portés par des professionnels labellisés. L’AMEE prévoit également de mettre en place une plateforme dédiée, offrant une visibilité accrue aux entreprises certifiées. À moyen terme, cette dynamique pourrait structurer l’ensemble de la chaîne de valeur, des fabricants locaux aux formateurs, en passant par les importateurs et les bureaux d’ingénierie.
Une ambition appelée à s’élargir
L’AMEE ne cache pas ses ambitions pour ThermoPro. À court terme, l’objectif est de labelliser une centaine de professionnels en 2026, couvrant environ 20 % du marché national. À plus long terme, le dispositif pourrait être étendu à d’autres segments des énergies renouvelables, notamment la climatisation solaire. Des campagnes de sensibilisation ciblant les promoteurs immobiliers et les collectivités locales sont également prévues, afin d’ancrer le solaire thermique dans les projets urbains et territoriaux.
Avec l’appui de la coopération allemande, des échanges sud-sud sont envisagés pour favoriser le transfert de savoir-faire et l’harmonisation des standards régionaux. Cette dimension internationale renforce la position du Maroc comme acteur de référence en matière d’efficacité énergétique sur le continent africain. Dans un pays importateur net d’énergie, la structuration du solaire thermique apparaît ainsi comme un levier stratégique de souveraineté et de création d’emplois locaux.
En lançant ThermoPro, le Maroc franchit un seuil important dans la professionnalisation de sa filière solaire thermique. Plus qu’un label, le dispositif incarne une volonté politique et sectorielle de passer d’un marché opportuniste à une filière structurée, fondée sur la compétence et la qualité. À l’heure où la transition énergétique impose des choix pragmatiques et mesurables, ThermoPro s’affirme comme un outil de confiance, capable de transformer un potentiel technologique largement reconnu en un pilier durable de l’économie verte marocaine.




