L’Union européenne a accordé en 2024 près de 274 000 autorisations de travail saisonnier à des ressortissants extracommunautaires, selon les données relayées par Eurostat et reprises par plusieurs médias spécialisés. Sur ce total, 76 579 autorisations ont bénéficié à des Marocains. Ce volume place le Maroc parmi les premiers pays d’origine des travailleurs saisonniers recrutés en Europe, dans un marché marqué par des besoins récurrents dans l’agriculture, l’hôtellerie-restauration, la logistique et certaines activités dépendantes de pics d’activité.
La progression est nette par rapport à 2023. L’Union européenne avait alors délivré 191 840 autorisations de travail saisonnier à des ressortissants de pays tiers, dont 58 547 à des Marocains. En un an, le nombre total de permis a donc augmenté fortement, tout comme le contingent marocain. Cette évolution traduit moins une anomalie conjoncturelle qu’une dépendance structurelle de plusieurs économies européennes à des travailleurs recrutés pour quelques semaines ou quelques mois.
Le Maroc occupe une position particulière dans cette organisation. La proximité géographique, l’existence de circuits bilatéraux, l’expérience accumulée dans le placement international et la demande régulière de certains pays européens expliquent cette place. L’Espagne reste l’un des principaux pôles de destination, notamment à travers les campagnes agricoles. En 2024, le ministère marocain de l’Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l’Emploi et des Compétences avait annoncé le placement de 16 000 ouvrières agricoles marocaines en Espagne pour la campagne saisonnière.
Ce modèle repose sur une logique claire : répondre à des besoins concentrés dans le temps, sécuriser les récoltes, maintenir les volumes de production et éviter les ruptures dans des filières déjà sous tension. Dans certaines régions agricoles européennes, la disponibilité de travailleurs saisonniers conditionne directement la capacité à récolter, emballer, transporter et commercialiser les productions. Le travail saisonnier extracommunautaire est ainsi devenu un outil d’ajustement du marché du travail européen.
Pour les employeurs, le recours à des travailleurs marocains apporte une réponse organisée à des besoins difficiles à couvrir localement. Pour les travailleurs concernés, ces contrats offrent une source de revenus importante, souvent destinée à soutenir les ménages restés au Maroc. Cette relation crée une interdépendance économique : les filières européennes ont besoin de travailleurs disponibles, tandis qu’une partie des familles marocaines intègre ces mobilités temporaires dans ses stratégies de revenu.
Mais cette dépendance pose aussi la question des droits. Le travail saisonnier reste une forme d’emploi fragile. Les autorisations sont temporaires, liées à une durée déterminée et parfois à un employeur précis. Les conditions de logement, de transport, de rémunération et d’accès à la protection sociale varient selon les pays et les dispositifs. Les institutions européennes ont renforcé ces dernières années les exigences sur les contrats, les conditions d’accueil et les contrôles, mais les écarts d’application restent importants.
La progression du nombre d’autorisations en 2024 remet donc la protection des travailleurs au centre du débat. Le sujet ne se limite pas à l’accès légal au travail. Il concerne aussi la capacité des États européens à garantir des conditions dignes, à contrôler les intermédiaires, à prévenir les abus et à éviter que la dépendance administrative des travailleurs à leur employeur ne devienne un facteur de vulnérabilité.
Cette situation renvoie à une tension plus profonde du marché du travail européen. Le vieillissement démographique, la faible attractivité de certains métiers physiques, la saisonnalité des besoins et les niveaux de rémunération expliquent en partie les difficultés de recrutement. Dans l’agriculture, ces tensions sont anciennes. Elles deviennent plus visibles à mesure que les besoins augmentent et que les bassins locaux de recrutement se réduisent.
Pour Rabat, ces flux représentent à la fois une opportunité économique et un sujet de politique publique. Ils permettent d’organiser une partie de la mobilité professionnelle dans des cadres légaux, de générer des revenus et de renforcer la coopération avec les pays européens. Mais ils imposent aussi un suivi plus exigeant des conditions de départ, d’accompagnement, de retour et de réintégration des travailleurs.
Pour Bruxelles, le dossier illustre une réalité que les débats migratoires occultent souvent : certaines économies européennes ne peuvent plus fonctionner sans migrations de travail ciblées. Le travail saisonnier extracommunautaire n’est plus un dispositif marginal. Il est devenu une composante ordinaire de plusieurs filières productives.
Le chiffre de 76 579 autorisations accordées à des Marocains en 2024 résume cette évolution. Le Maroc n’est pas seulement un pays d’origine parmi d’autres. Il est devenu un partenaire central des dispositifs européens de travail saisonnier, avec les avantages, les risques et les responsabilités que cette position implique.




