Ce qui devait être une réunion interne consacrée à l’organisation des équipes d’intelligence artificielle s’est transformé en illustration spectaculaire du malaise qui traverse aujourd’hui Meta. Devant des milliers de collaborateurs connectés à une session diffusée en direct, un employé a brutalement interrompu les échanges pour exprimer une colère que beaucoup partageaient manifestement. Dans une intervention aussi inhabituelle que virulente, il a déclaré que les salariés concernés étaient devenus « les bitches de l’entreprise » avant de demander aux animateurs de transmettre un message insultant à l’un des dirigeants chargés de l’intelligence artificielle. La réaction fut immédiate. L’un des présentateurs s’est couvert le visage de ses mains tandis que le fil de discussion de la réunion s’embrasait. « Spicy start », a notamment commenté un participant. L’incident, révélé par le magazine américain WIRED, a rapidement dépassé le simple cadre d’un coup de colère individuel pour devenir le symbole d’une frustration qui s’installe au sein du groupe.
À l’origine de ce mécontentement se trouve la création, en mars 2026, de la division Applied AI Engineering (AAE), une nouvelle entité chargée de soutenir les chercheurs de Meta Superintelligence Labs dans le développement des futurs modèles d’intelligence artificielle du groupe. Présentée par la direction comme une étape essentielle pour accélérer la stratégie IA de l’entreprise, cette réorganisation a conduit à la réaffectation d’environ 6 500 ingénieurs et chefs de produit issus de différentes divisions. En interne, beaucoup parlent d’un véritable « draft », empruntant au vocabulaire sportif américain un terme qui traduit bien le sentiment d’avoir été désignés plutôt que volontaires. Selon plusieurs témoignages recueillis par WIRED, les collaborateurs concernés n’ont pas eu la possibilité de postuler librement à ces nouvelles fonctions. Les affectations se sont succédé à partir du mois d’avril et les choix proposés étaient souvent perçus comme limités : rejoindre les nouvelles équipes ou envisager un départ.
Pour de nombreux salariés, le changement ne s’est pas limité à un simple transfert d’équipe. Il s’est accompagné d’une transformation radicale du contenu même de leur travail. Des ingénieurs habitués à concevoir des fonctionnalités pour Facebook, Instagram, WhatsApp ou Threads se retrouvent désormais chargés de produire les données nécessaires à l’entraînement et à l’évaluation des modèles d’intelligence artificielle. Concrètement, certains doivent générer chaque semaine deux puzzles, exercices logiques ou problèmes de programmation destinés à tester les capacités des systèmes développés par Meta. Des missions décrites par plusieurs employés comme répétitives, mécaniques et très éloignées des responsabilités pour lesquelles ils avaient été recrutés.
Les témoignages recueillis dressent le portrait d’un profond sentiment de déclassement. L’un des employés interrogés par WIRED va jusqu’à qualifier son quotidien de « goulag », expliquant qu’il a eu le sentiment de perdre du jour au lendemain tout objectif professionnel clair. D’autres évoquent une impression de stagnation, l’absence de collaboration créative et la disparition du sens qui donnait jusque-là de la valeur à leur travail. Plusieurs collaborateurs rappellent avoir rejoint Meta pour construire des produits utilisés par des milliards de personnes et affirment aujourd’hui consacrer l’essentiel de leur temps à alimenter les systèmes qui serviront à entraîner les futures intelligences artificielles du groupe. Derrière ces critiques apparaît une inquiétude plus large : celle de voir des compétences acquises pendant des années progressivement remplacées par des tâches standardisées dont la valeur ajoutée semble limitée.
Cette réorganisation intervient dans un contexte de transformation sans précédent pour Meta. Afin de financer son offensive dans l’intelligence artificielle, l’entreprise a considérablement augmenté ses investissements. Les dépenses d’investissement annuelles pourraient atteindre jusqu’à 145 milliards de dollars, un niveau exceptionnel même à l’échelle des géants technologiques américains. Pour dégager les ressources nécessaires, la direction a également engagé un vaste mouvement de restructuration. En mai 2026, environ 8 000 postes ont été supprimés, soit près de 10 % des effectifs du groupe. Dans le même temps, plus de 7 000 collaborateurs ont été réaffectés vers des activités liées à l’intelligence artificielle.
La nouvelle organisation voulue par Mark Zuckerberg repose également sur des structures hiérarchiques plus légères. L’objectif affiché est d’accélérer les prises de décision et de réduire les niveaux intermédiaires de management. Dans certaines équipes d’Applied AI, les ratios auraient ainsi atteint cinquante collaborateurs pour un seul responsable. Si la direction présente cette évolution comme un facteur d’efficacité, plusieurs salariés estiment au contraire qu’elle réduit les possibilités d’accompagnement et accentue la pression opérationnelle dans un environnement déjà marqué par une forte incertitude.
Le climat interne s’est encore tendu avec le déploiement du programme Model Capability Initiative (MCI), destiné à collecter des données issues du travail quotidien des collaborateurs afin d’améliorer les capacités des futurs agents d’intelligence artificielle. Selon plusieurs documents internes, le dispositif peut enregistrer les clics, les frappes clavier ainsi que certaines captures d’écran réalisées sur les ordinateurs professionnels des salariés américains. Cette initiative a suscité une vive opposition au sein du groupe. Plus de 1 600 collaborateurs ont signé une pétition dénonçant ce qu’ils considèrent comme une forme de surveillance excessive et potentiellement intrusive. Meta a fini par apporter quelques ajustements au dispositif, notamment en autorisant des pauses pouvant aller jusqu’à trente minutes durant lesquelles le suivi est suspendu, mais ces concessions n’ont pas suffi à calmer les inquiétudes.
Pour de nombreux salariés, la question dépasse en effet le seul sujet de la protection de la vie privée. Certains redoutent que les données collectées à partir de leur activité servent à développer des systèmes capables, à terme, d’automatiser une partie de leurs propres missions. Cette perspective nourrit un sentiment d’instrumentalisation qui alimente encore davantage la défiance envers la stratégie actuelle de l’entreprise.
Face à cette montée du mécontentement, Mark Zuckerberg a choisi d’adopter un ton inhabituellement conciliant dans un mémo interne diffusé vendredi. Reconnaissant que la complexité de la transformation avait conduit à des erreurs, le dirigeant a admis que d’autres difficultés pourraient encore survenir. Il a toutefois cherché à rassurer les équipes en promettant une période de stabilité, l’absence de nouvelles vagues massives de licenciements cette année, un rééquilibrage des ratios entre managers et collaborateurs, des budgets supplémentaires pour les événements internes ainsi que l’organisation d’un grand hackathon au mois de juillet. D’ici la fin de l’année, plusieurs sites devraient également réintroduire des bureaux attribués individuellement, un symbole modeste mais significatif dans une entreprise qui a multiplié les changements organisationnels ces derniers mois.
Le fondateur de Meta continue surtout de présenter Applied AI Engineering comme une étape transitoire destinée à permettre à des collaborateurs « très talentueux » de contribuer au développement des modèles d’intelligence artificielle avant d’évoluer vers d’autres responsabilités. Reste que cette promesse peine encore à convaincre ceux qui ont le sentiment d’avoir été éloignés de leur métier d’origine. Les rémunérations élevées et les stock-options ne semblent plus suffire à compenser une baisse du moral que plusieurs sources internes décrivent comme historique. Derrière la bataille technologique que se livrent aujourd’hui Meta, OpenAI, Anthropic ou Google, l’entreprise de Mark Zuckerberg découvre à son tour qu’une stratégie d’intelligence artificielle ne se mesure pas uniquement en puissance de calcul ou en milliards de dollars investis. Elle se mesure aussi à la capacité de préserver l’adhésion de celles et ceux chargés de la mettre en œuvre.




