Former des soignants capables d’exercer dans un environnement médical profondément transformé par l’intelligence artificielle impose une remise à plat des méthodes pédagogiques. C’est autour de cette exigence que s’est tenu, les 26 et 27 janvier 2026 à Rabat, le premier congrès du Centre Mohammed VI de pédagogie appliquée aux sciences de la santé (CM6PASS). Organisé au sein de l’Université Mohammed VI des sciences de la santé, l’événement a réuni une communauté académique élargie autour d’un thème central : la pédagogie des sciences de la santé à l’ère de l’intelligence artificielle, entre pratiques émergentes et enjeux structurants. Pour le CM6PASS, créé moins d’un an auparavant, ce congrès marque une entrée affirmée dans le débat scientifique international sur l’avenir de la formation médicale.
Un centre récent, une ambition structurante pour la formation médicale
Le CM6PASS s’inscrit dans l’écosystème de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, avec une mission clairement identifiée : professionnaliser et moderniser la pédagogie appliquée aux sciences de la santé. Là où les facultés médicales ont longtemps privilégié la transmission disciplinaire, le centre entend accompagner une évolution vers des approches centrées sur les compétences, le raisonnement clinique et l’apprentissage expérientiel. Cette orientation répond à une transformation profonde des métiers de la santé, marquée par la complexification des parcours de soins, la montée en puissance des outils numériques et l’exigence accrue de qualité et de sécurité.
La tenue de ce premier congrès constitue un jalon institutionnel. Elle traduit la volonté du CM6PASS de devenir un espace de référence pour la réflexion pédagogique, capable de fédérer enseignants, chercheurs et décideurs autour de standards partagés. Pendant deux journées, l’amphithéâtre 7 de l’UM6SS a accueilli une affluence soutenue, illustrant l’intérêt croissant pour les questions de pédagogie médicale au Maroc et au-delà. Le programme, dense, a alterné conférences plénières, ateliers interactifs, tables rondes et communications scientifiques, favorisant un dialogue constant entre théorie et pratique.
L’intelligence artificielle comme levier pédagogique, pas comme finalité
L’intelligence artificielle a constitué le fil conducteur des travaux, sans jamais être abordée comme une solution autonome. Les interventions ont insisté sur la nécessité d’inscrire ces technologies dans des dispositifs pédagogiques cohérents, au service du développement des compétences cliniques et du jugement professionnel. Simulation augmentée, outils d’aide au raisonnement clinique, personnalisation des parcours d’apprentissage : autant d’usages évoqués, à condition qu’ils restent encadrés par une réflexion pédagogique rigoureuse.
Lors de l’ouverture des travaux, le professeur Abdelkrim BAHLAOUI, directeur général du CM6PASS, a souligné que l’enjeu central réside moins dans la technologie que dans la capacité des enseignants à l’intégrer de manière critique. Il a annoncé la création prochaine d’une chaire dédiée à l’intelligence artificielle au sein de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, destinée à accompagner les formateurs dans l’appropriation concrète de ces outils. L’objectif affiché est clair : passer d’une fascination technologique à une utilisation raisonnée, ancrée dans les réalités cliniques et pédagogiques.
Les débats ont également mis en lumière les risques associés à une adoption non maîtrisée : biais algorithmiques, dépendance excessive aux outils d’aide à la décision, dilution de la relation pédagogique. Ces questionnements ont traversé l’ensemble des sessions, donnant à l’éthique une place transversale dans les échanges.
Une ouverture internationale au cœur du projet académique
La dimension internationale du congrès a constitué l’un de ses marqueurs forts. Plusieurs intervenants étrangers ont apporté un éclairage comparatif sur les évolutions en cours dans leurs systèmes de formation. Parmi eux, Ahmed MOUSSA, néonatologiste au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine et directeur du Centre de recherche en pédagogie de la santé à l’Université de Montréal, a mis en avant la coopération académique entre le Maroc et le Canada. Cette collaboration, déjà engagée dans le cadre de formations conjointes, repose sur une approche partenariale de la recherche pédagogique et de la formation des enseignants.
Anne DEMEESTER, présidente de la Société internationale francophone d’éducation médicale, a pour sa part salué la structuration scientifique du congrès et la qualité des échanges. Elle a réaffirmé l’engagement de la SIFEM à accompagner les initiatives marocaines visant à renforcer la reconnaissance académique des formations en pédagogie médicale. Cette coopération s’inscrit dans une dynamique francophone plus large, fondée sur le partage de référentiels, de pratiques et de standards d’évaluation.
Les contributions internationales ont permis de situer l’expérience marocaine dans un mouvement global, tout en mettant en évidence ses spécificités : un investissement institutionnel fort, une volonté de structuration rapide et une articulation assumée entre innovation pédagogique et enjeux sociétaux.
Former les formateurs, un choix stratégique assumé
L’un des temps forts du congrès a été la remise des diplômes à la première promotion du Diplôme universitaire en pédagogie appliquée aux sciences de la santé. Cette formation, inédite au Maroc, incarne la stratégie du CM6PASS : agir en priorité sur les enseignants pour transformer durablement les pratiques. En professionnalisant la fonction pédagogique, le centre entend répondre à un besoin longtemps sous-estimé dans les formations médicales, souvent construites autour de l’expertise clinique plus que de la compétence pédagogique.
Les projets présentés lors des sessions de communications orales ont illustré cette dynamique. Plusieurs équipes ont partagé des expériences menées dans des établissements de formation en médecine, pharmacie et sciences infirmières, portant sur l’apprentissage interprofessionnel, la communication clinique, l’évaluation formative ou encore le développement des compétences psychosociales. Ces initiatives témoignent d’un engagement croissant des enseignants dans l’amélioration continue des dispositifs pédagogiques, soutenu par une structuration institutionnelle nouvelle.
Entre innovation technologique et responsabilité sociale
Les discussions ont également abordé les défis structurels posés par l’intégration de l’intelligence artificielle dans la formation en santé. La fracture numérique, les inégalités d’accès aux outils technologiques et la nécessité de préserver une relation de soin fondée sur l’empathie ont été largement évoquées. Les participants ont insisté sur l’importance de former des professionnels capables de conjuguer maîtrise technologique et discernement éthique, dans un contexte marqué par des mutations rapides et parfois déstabilisantes.
Dans cette perspective, le congrès a posé les bases d’une réflexion collective visant à définir des standards pédagogiques adaptés aux réalités marocaines, tout en restant ouverts aux référentiels internationaux. L’ambition affichée est de positionner le Maroc comme un acteur crédible de la pédagogie médicale en Afrique et dans l’espace francophone, capable de produire des modèles exportables.
En inaugurant ce premier congrès, le CM6PASS ne se contente pas de dresser un état des lieux : il affirme une trajectoire. Celle d’une pédagogie des sciences de la santé pensée comme un levier stratégique, au croisement de l’innovation technologique, de l’exigence académique et de la responsabilité sociale. À Rabat, ces deux journées ont esquissé les contours d’un chantier appelé à s’inscrire dans la durée, avec une conviction partagée : former les soignants de demain commence par transformer la manière d’enseigner aujourd’hui.




