Présentée en septembre 2026, l’Université Internationale HEM pourrait apparaître comme l’évolution naturelle d’une école de management vers un établissement universitaire multidisciplinaire. L’histoire qui conduit à cette transformation est pourtant beaucoup moins linéaire. Elle repose sur deux trajectoires distinctes, construites à des périodes différentes, avec des investisseurs, des structures juridiques et des projets académiques qui ont chacun dû surmonter leurs propres obstacles avant de finir par converger.
La première trajectoire est celle de HEM. Fondée en 1988, l’école de management s’est développée jusqu’à accueillir IFC, la Société financière internationale du Groupe Banque mondiale, dans son capital, avant de porter une première ambition universitaire à Tanger avec Med Université. Le projet s’est alors heurté à l’intervention du ministère de l’Enseignement supérieur concernant son autorisation et l’utilisation de l’appellation « université ».
La seconde trajectoire part d’une autre école ancienne du paysage privé marocain : l’ESIG, fondée en 1985. Sa reprise constitue l’une des premières briques du projet Université Atlantique, UNA, porté par Groupe Atlantique. Là encore, le projet est présenté comme université avant de disposer du statut correspondant. Après l’intervention du ministère en 2023, la société change de dénomination, poursuit son développement sous le nom de Groupe Atlantique Privé, puis obtient en 2025 le statut universitaire et adopte une nouvelle identité : Université Internationale Averroès.
En 2026, ces deux trajectoires se rejoignent. Mais derrière la réunion académique se dessine également une opération capitalistique plus complexe qu’une simple absorption d’Averroès par HEM.
HEM : l’ambition universitaire existait avant LCI
Fondée en 1988 par Abdelali Benamour, HEM s’impose progressivement dans l’enseignement supérieur privé marocain et développe son implantation dans plusieurs villes. Bien avant l’arrivée de LCI Education, l’école cherche déjà à élargir son modèle, notamment à travers l’ouverture de son capital à un investisseur institutionnel international.
En 2013, IFC investit 7 millions de dollars dans HEM et prend 20 % du capital. Avant la recomposition liée à LCI, le capital est ainsi détenu à 80 % par Abdelali Benamour et à 20 % par la Société financière internationale du Groupe Banque mondiale. Cet investissement accompagne un programme de développement qui dépasse le seul périmètre historique de la business school et prépare une diversification plus large de l’offre.
C’est dans ce contexte qu’apparaît, en 2016, le projet « Med Université – L’Université des métiers » à Tanger. HEM souhaite alors développer une offre professionnalisante distincte de ses cursus traditionnels de management, avec plusieurs domaines de formation orientés vers les besoins des entreprises et de l’industrie. Le projet est présenté publiquement comme une université, mais le ministère de l’Enseignement supérieur intervient pour indiquer qu’aucune autorisation n’a été délivrée permettant à l’établissement d’exercer comme université privée sous cette appellation. La question porte notamment sur la communication autour du projet et sur l’ouverture des inscriptions avant l’obtention du cadre réglementaire correspondant.
Med Université ne poursuit pas son développement sous cette identité. Le projet évolue vers Med Métiers, Institut Supérieur Privé des Métiers Industriels, avant d’être abandonné quelques années plus tard. Cet épisode est loin d’être anecdotique : il montre que l’ambition universitaire autour de HEM précède de plusieurs années l’arrivée de LCI Education.
HEM obtient parallèlement une reconnaissance institutionnelle importante. En mars 2018, la Commission nationale de coordination de l’enseignement supérieur rend un avis favorable concernant HEM Casablanca avec ses annexes, reconnaissance qui sera ensuite formalisée puis renouvelée. Mais reconnaissance de l’État et statut d’université restent deux notions distinctes.
2018 : LCI entre dans HEM
La fin de l’année 2018 marque un changement profond dans l’actionnariat de HEM. LCI, pour Lasalle College International, entre au capital à travers LCI Education, tandis qu’IFC sort du tour de table. Les communications de l’époque font état d’une participation majoritaire de LCI et du maintien d’une participation minoritaire de la famille Benamour.
Au moment de cette opération, HEM est déjà une entreprise de taille significative. Son chiffre d’affaires atteint environ 121,2 millions de dirhams sur l’exercice 2015-2016, puis 127,1 millions en 2016-2017, avant de revenir autour de 113 millions de dirhams en 2017-2018. L’arrivée de LCI ne correspond donc pas à la reprise d’un établissement émergent, mais à l’entrée d’un groupe international au capital d’une école déjà installée dans le paysage de l’enseignement supérieur privé marocain.
La gouvernance évolue rapidement. En janvier 2019, Yasmine Benamour quitte le conseil d’administration et Claude Marchand y fait son entrée. Président de LCI Education au Canada, Claude Marchand est le fils de Jacques Marchand, figure centrale de l’histoire du groupe et artisan du développement international du Collège LaSalle, avec notamment une implantation au Maroc dès 1989.
L’organisation capitalistique continue ensuite d’évoluer. En 2021, LCI Education SA, société basée au Luxembourg, regroupe sa participation dans HEM au sein de LCI Africa Holding, société marocaine qu’elle détient alors à 100 %. Les titres HEM concernés avaient été acquis par LCI Education pour un coût total de 38,85 millions de dollars.
LCI Africa Holding devient ainsi le véhicule central de détention des activités marocaines du groupe. Début 2026, la société est transformée en société par actions simplifiée à associé unique, avec un capital fixé à 226,196 millions de dirhams, tandis que LCI Education demeure son associé unique.
Cette réorganisation intervient alors que LCI a déjà revu son empreinte territoriale au Maroc. HEM et le Collège LaSalle sont recentrés sur Casablanca et Rabat, avec la fermeture des implantations de Marrakech et Tanger après l’année universitaire 2024-2025. Le modèle se resserre donc géographiquement autour des deux principaux pôles économiques et universitaires du pays.
Pendant que HEM se restructure autour de LCI Africa Holding, un autre projet universitaire prend forme à Casablanca.
Du rachat de l’ESIG au lancement d’Université Atlantique
La deuxième trajectoire commence avec la reprise d’un établissement bien antérieur au projet Université Atlantique. Fondée en 1985, l’ESIG, École Supérieure Internationale de Gestion, constitue une base immédiatement exploitable pour Groupe Atlantique, qui récupère avec elle une école déjà opérationnelle, son campus de La Colline II à Sidi Maârouf ainsi que des formations disposant déjà d’accréditations et d’autorisations.
Ce rachat constitue la première brique concrète du projet qui donnera naissance à Université Atlantique, UNA. L’ESIG devient Atlantic Business School, tandis qu’Atlantic Engineering School vient compléter progressivement le dispositif. Groupe Atlantique peut ainsi développer son projet universitaire à partir d’un socle académique déjà existant, avant d’élargir son périmètre au management, à l’ingénierie, au droit et aux sciences politiques, ainsi qu’à la formation exécutive et à la recherche.
En 2023, le projet est présenté publiquement sous le nom d’Université Atlantique, UNA. Le lancement intervient toutefois avant l’obtention du statut universitaire correspondant, ce qui conduit rapidement le ministère de l’Enseignement supérieur à rappeler que l’établissement n’est pas encore autorisé à exercer comme université privée.
Le projet se poursuit néanmoins à travers ses établissements déjà autorisés, notamment l’ancienne ESIG devenue Atlantic Business School. En mars 2024, la société « Université Atlantique UNA » change officiellement de dénomination et devient Groupe Atlantique Privé, tout en continuant de développer son offre et de travailler à l’obtention du statut universitaire recherché.
UNA, des pertes importantes dès les premiers exercices
Le développement d’UNA s’accompagne dès ses premiers exercices d’une pression financière significative. Le projet doit financer simultanément son installation, le déploiement de nouvelles filières et les coûts d’une structure académique encore très éloignée de sa taille cible. Les premiers comptes disponibles traduisent ce décalage entre l’ambition du projet et son niveau d’activité initial.
Sur l’exercice 2022-2023, le chiffre d’affaires s’établit à environ 3,15 millions de dirhams, tandis que les charges d’exploitation approchent 8,95 millions de dirhams. La société enregistre ainsi une perte nette d’environ 5,66 millions de dirhams dès ce premier exercice documenté, ce qui fait basculer ses capitaux propres en territoire négatif.
Cette situation donne une autre lecture des premières années d’UNA. Le projet ne doit pas seulement obtenir le statut universitaire auquel il aspire depuis son lancement ; il doit également financer une phase de construction académique dans laquelle les revenus générés par les inscriptions restent encore très inférieurs aux charges engagées pour développer les écoles et faire fonctionner le campus. La trajectoire institutionnelle et la trajectoire financière deviennent ainsi étroitement liées.
L’année 2024 marque dans ce contexte un renforcement des moyens apportés au projet. Groupe Atlantique Privé affiche alors un capital social de 3,75 millions de dirhams auquel s’ajoute une prime d’émission de 9,25 millions de dirhams. CDG Invest entre dans le tour de table, tandis que Younes Slaoui s’affirme comme l’investisseur de référence du projet. Ce renforcement intervient alors que Groupe Atlantique continue de développer son offre et de poursuivre les démarches nécessaires à l’obtention du statut universitaire.
De Groupe Atlantique à Averroès, puis au rapprochement avec LCI
En avril 2025, le projet obtient finalement le statut d’université privée et adopte une nouvelle identité : Université Internationale Averroès. Cette reconnaissance institutionnelle donne une traduction juridique à l’ambition portée depuis le lancement d’Université Atlantique en 2023. L’établissement s’organise autour d’une business school héritière d’Atlantic Business School et, à travers elle, de l’ESIG, d’une école d’ingénieurs, d’une faculté de droit et de sciences politiques ainsi que d’un pôle de formation exécutive, toujours implantés sur le campus de La Colline à Sidi Maârouf.
L’obtention du statut universitaire ne suffit toutefois pas à résorber les déséquilibres financiers accumulés au cours des exercices précédents. Le 28 avril 2026, l’assemblée générale extraordinaire d’Université Internationale Privée Averroès constate que les capitaux propres sont devenus inférieurs au quart du capital social sous l’effet des pertes cumulées des trois derniers exercices. Les actionnaires choisissent de poursuivre l’activité et décident, dans le même temps, de porter le capital de 3,75 millions à 16 millions de dirhams, soit une augmentation de 12,25 millions.
La recapitalisation est réalisée par compensation de créances détenues par YSL Holding et Fonds Génération Entrepreneurs I. YSL Holding apporte 9,16 millions de dirhams et le fonds 3,09 millions. Cette opération ne constitue toutefois qu’une partie du renforcement de leur position : le traité de fusion établi quelques semaines plus tard révèle qu’avant le rapprochement avec LCI Africa Holding, YSL Holding détient 72,249 % d’Averroès et Fonds Génération Entrepreneurs I 24 %. Les deux actionnaires contrôlent ainsi ensemble 96,249 % du capital de l’université.
Cette photographie du capital intervient à la veille d’une opération qui va donner une tout autre dimension au projet. Après avoir consolidé financièrement Averroès et obtenu le statut universitaire recherché depuis le lancement d’UNA, ses principaux actionnaires engagent le rapprochement avec LCI Africa Holding.
La fusion recompose aussi le contrôle de LCI Africa Holding
En juillet 2026, les deux histoires finissent par se rejoindre. Le projet de traité de fusion organise juridiquement l’absorption de l’Université Internationale Privée Averroès par LCI Africa Holding. Cette dernière détient alors 95 % de HEM, 100 % du Collège LaSalle International Maroc ainsi que 100 % de Foncière L’Agora.
Le traité apporte surtout une donnée qui permet de mesurer financièrement le rapport entre les deux ensembles au moment de leur rapprochement. Pour déterminer la parité d’échange, les parties retiennent une valeur réelle d’environ 98,84 millions de dirhams pour Averroès, contre environ 296,49 millions de dirhams pour LCI Africa Holding. Cette dernière valorisation porte sur l’ensemble de la holding et de ses participations : elle ne peut donc pas être assimilée à une valorisation de HEM seule.
Le contraste est d’autant plus notable que le traité fait apparaître, pour Averroès, un actif net comptable apporté négatif d’environ 12,12 millions de dirhams au 31 août 2025. Pour les besoins de la fusion, la valeur économique retenue est pourtant proche de 99 millions de dirhams, ce qui illustre l’écart entre la situation comptable de la société et la valorisation attribuée à l’ensemble apporté dans le cadre du rapprochement.
La parité retenue conduit LCI Africa Holding à augmenter son capital de 75,4015 millions de dirhams afin de rémunérer l’apport d’Averroès. Les titres nouvellement émis doivent revenir aux anciens actionnaires de l’université absorbée, qui représentent ainsi environ un quart du capital de LCI Africa Holding après réalisation de l’opération. Le reste demeure entre les mains de l’actionnaire historique de la holding.
Cette répartition permet de mieux comprendre la nature particulière de la fusion. Les anciens actionnaires d’Averroès ne deviennent pas majoritaires au capital de LCI Africa Holding. Pourtant, l’opération soumise au Conseil de la concurrence prévoit une prise de contrôle conjoint de LCI Africa Holding par YSL Holding et Fonds Génération Entrepreneurs I auprès de son actionnaire historique. Le contrôle du nouvel ensemble ne se lit donc pas uniquement dans les pourcentages de détention : il repose également sur les droits de gouvernance organisés dans le cadre du rapprochement.
Le périmètre LCI apporte notamment HEM, sa marque, son ancienneté, ses activités de business school, son implantation à Casablanca et Rabat, son Executive Education et son centre de recherche. Averroès apporte de son côté son statut universitaire, une école d’ingénieurs, une faculté de droit et de sciences politiques, son campus de Sidi Maârouf et les structures académiques développées depuis l’époque Université Atlantique.
Le nouvel ensemble porte finalement le nom Université Internationale HEM. Le choix consacre la marque la plus ancienne des deux, HEM ayant été fondée en 1988, tandis qu’Averroès, reconnue comme université seulement en 2025, s’efface comme enseigne institutionnelle principale. Plusieurs de ses composantes sont néanmoins maintenues dans la nouvelle architecture, qui regroupe notamment HEM Business School, Averroes Engineering School, une faculté de droit et de sciences politiques, un pôle Executive Education et HEM Research Center.
La gouvernance publique traduit également cette rencontre entre les deux trajectoires, Younes Slaoui, déjà présent dans l’histoire d’Université Atlantique puis d’Averroès, occupant une position centrale dans le nouvel ensemble.
HEM et Averroès arrivent ainsi à leur rapprochement après deux parcours marqués par des ambitions universitaires contrariées, des changements de nom, des interventions du ministère et plusieurs restructurations capitalistiques. Leur réunion donne désormais à l’Université Internationale HEM une architecture plus large, associant management, ingénierie, droit, formation exécutive et recherche.
Reste à savoir si cette recomposition suffira à transformer l’addition de ces actifs en véritable projet universitaire. La question sera d’autant plus déterminante que l’enseignement supérieur privé marocain devient de plus en plus concurrentiel, avec des universités qui renforcent leurs campus, diversifient leurs disciplines et investissent davantage dans la recherche, l’international et l’attractivité académique.




