L’architecture actuelle de la formation continue au Maroc entre dans une phase de remise en question. Adoptée en 2018, la loi 60-17 avait pour ambition de structurer un système capable de soutenir la montée en compétences des collaborateurs et de répondre aux besoins des entreprises. Huit ans après, les critiques convergent sur ses limites opérationnelles et sa gouvernance. Selon Médias24, une révision du texte est attendue dans les prochains mois, avec une mise en œuvre dès juin 2026 d’un nouveau modèle institutionnel.
Le cœur de la réforme repose sur une transformation majeure : la création d’une société anonyme chargée de piloter la formation continue. Cette entité viendrait remplacer le dispositif actuellement intégré à l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT). L’objectif est de mettre fin à une situation où un même acteur cumule les fonctions de gestionnaire, de décideur et d’opérateur. La nouvelle organisation introduirait une séparation claire entre le pilotage stratégique, le financement et l’exécution des formations.
Cette évolution traduit une volonté de professionnaliser la gouvernance du système. L’OFPPT conserverait son rôle d’opérateur, centré sur la production de formations, tandis que la société anonyme serait responsable de la gestion des flux financiers et de l’allocation des ressources. Cette distinction vise à renforcer la transparence et à améliorer l’efficacité dans l’utilisation des fonds publics et parafiscaux.
La gouvernance actuelle fait l’objet de critiques récurrentes. Le dispositif instauré par la loi 60-17 repose sur un organe où les pouvoirs publics disposent d’une majorité significative, avec huit sièges contre quatre pour les employeurs et quatre pour les représentants des collaborateurs. Cette configuration est perçue comme déséquilibrée par plusieurs acteurs économiques, qui estiment que les partenaires sociaux ne disposent pas d’une capacité d’influence suffisante dans les décisions stratégiques.
Des institutions nationales ont déjà pointé ces limites. La Commission spéciale sur le modèle de développement et le Conseil économique, social et environnemental ont recommandé une révision de la gouvernance afin de mieux aligner les dispositifs de formation sur les besoins réels du marché du travail. La réforme en cours s’inscrit dans cette logique de rééquilibrage et de rapprochement entre l’État et les acteurs économiques.
Au-delà de la gouvernance, le fonctionnement opérationnel du système est également remis en cause. La taxe de formation professionnelle, fixée à 1,6 % de la masse salariale, constitue le principal levier de financement. Elle alimente les contrats spéciaux de formation, censés soutenir les entreprises dans leurs efforts de montée en compétences. En pratique, ce mécanisme reste largement sous-utilisé.
Selon les données relayées dans l’analyse, moins de 1 % des entreprises concernées parviennent à mobiliser ces financements. Les obstacles identifiés sont multiples : complexité administrative, lourdeur des procédures, délais de remboursement jugés longs et manque de lisibilité des critères d’éligibilité. Les petites structures apparaissent particulièrement pénalisées, faute de ressources internes pour gérer ces démarches.
La réforme vise à corriger ces dysfonctionnements en confiant la gestion de la taxe à une entité dédiée. La future société anonyme serait chargée de collecter les contributions, de les redistribuer sous forme de cofinancement et de définir les priorités de formation en concertation avec les partenaires sociaux. Cette centralisation des fonctions financières pourrait simplifier les circuits décisionnels et améliorer l’accès des entreprises aux dispositifs existants.
Le projet ne se limite pas à une réforme institutionnelle. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’adaptation du système de formation aux transformations économiques. L’évolution des métiers, liée notamment à l’intégration des technologies numériques et à la transition écologique, impose une réactivité accrue des dispositifs de formation continue. La nouvelle architecture entend mieux articuler les besoins des entreprises avec les orientations stratégiques nationales.
La question de la représentation des acteurs sera déterminante. Le futur conseil d’administration de la société anonyme devrait intégrer une diversité d’intervenants, incluant les branches professionnelles, les organisations patronales et les syndicats. Cet élargissement vise à renforcer la légitimité des décisions et à garantir une meilleure prise en compte des réalités sectorielles.
Sur le plan social, les attentes portent sur l’équité d’accès aux dispositifs. Les organisations syndicales insistent sur la nécessité de garantir que les collaborateurs, y compris ceux des structures dépourvues de services RH, puissent bénéficier des opportunités de formation. La transparence des critères d’attribution et la simplification des procédures seront des éléments déterminants pour la crédibilité du nouveau système.
Du côté des entreprises, l’enjeu est plus opérationnel. La formation continue est perçue comme un levier de compétitivité, à condition qu’elle soit accessible et adaptée aux contraintes économiques. La réduction des délais de traitement des dossiers et l’allègement des procédures constituent des attentes récurrentes. La réforme sera évaluée sur sa capacité à répondre à ces exigences concrètes.
Cette transformation marque une inflexion dans la manière dont l’État envisage son rôle. Il ne s’agit plus d’intervenir directement dans l’organisation de la formation, mais de structurer un cadre permettant aux acteurs économiques de piloter leurs besoins en compétences. Cette approche rejoint les orientations du modèle de développement, qui préconise une gouvernance plus ouverte et une responsabilisation accrue des parties prenantes.
La mise en œuvre de cette réforme devra être suivie de près. La réussite du dispositif dépendra de la capacité à instaurer une coordination efficace entre les différents acteurs, à garantir la transparence des mécanismes de financement et à adapter rapidement les outils aux besoins du terrain. La formation continue reste un levier central pour accompagner les mutations du marché du travail et renforcer la compétitivité des entreprises.




