L’année 2024 marque un retournement dans la dynamique des conflits sociaux en entreprise. Après deux exercices marqués par des mobilisations d’ampleur nationale, notamment autour de la réforme des retraites, la conflictualité connaît un net recul. Le phénomène est visible à la fois dans la fréquence des grèves, leur intensité et leurs motivations. Cette évolution redessine le rapport de force social, moins visible mais davantage ancré dans les réalités internes des organisations.
Le premier indicateur de ce retournement est la proportion d’entreprises touchées par des arrêts collectifs de travail. En 2024, 1,6 % des entreprises de 10 collaborateurs ou plus déclarent au moins une grève, contre 2,7 % en 2023. Ce niveau se situe désormais en dessous de la moyenne observée sur la période 2008-2024. La conflictualité redevient un phénomène relativement circonscrit, loin des pics récents.
Ce recul est généralisé à l’ensemble des secteurs d’activité, à une exception près : l’hébergement-restauration, où la proportion d’entreprises concernées reste stable. Pour le reste, la baisse est significative, en particulier dans les secteurs industriels et les services. L’industrie, traditionnellement plus exposée aux conflits, voit ainsi la part d’entreprises touchées reculer nettement sur un an.
Des conflits toujours concentrés dans les grandes structures et certains secteurs clés
Si les grèves deviennent plus rares, leur distribution reste très inégale selon la taille des entreprises et les secteurs d’activité. Les grandes organisations concentrent toujours l’essentiel des conflits. En 2024, près d’un quart des entreprises de 500 collaborateurs ou plus déclarent au moins une grève, contre moins de 1 % des structures de 10 à 49 collaborateurs. Cette asymétrie confirme que la conflictualité est fortement corrélée à la structuration du dialogue social et à la présence d’organisations représentatives.
Les entreprises de taille intermédiaire connaissent également une baisse marquée. Celles comptant entre 100 et 199 collaborateurs voient leur taux de grève divisé par plus de deux en un an. La décrue touche donc l’ensemble du tissu productif, y compris les entreprises les plus structurées.
Sur le plan sectoriel, certains domaines restent plus exposés. La fabrication de matériels de transport et les activités d’enseignement, de santé et d’action sociale figurent parmi les plus concernés. Ces secteurs combinent des enjeux organisationnels complexes, une forte intensité de main-d’œuvre et des conditions de travail souvent sensibles.
Le transport et l’entreposage occupent une place particulière. Bien que la fréquence des grèves y diminue, le secteur reste un point de tension structurel. Il concentre une part importante de la conflictualité et demeure un indicateur avancé des tensions sociales, notamment en lien avec les transformations logistiques et les contraintes opérationnelles.
Une chute marquée de l’intensité des grèves
Au-delà de la fréquence, l’intensité des grèves recule de manière significative en 2024. L’indicateur du nombre de journées individuelles non travaillées pour 1 000 collaborateurs diminue de 64 % sur un an pour s’établir à 62 jours, après deux années de forte hausse. Ce niveau rapproche la conflictualité des années les moins tendues depuis 2008.
Cette baisse traduit un double phénomène : des grèves moins nombreuses et des mobilisations moins massives. Dans les entreprises connaissant au moins un conflit, l’intensité reste significative mais recule également. L’effet de mobilisation collective s’affaiblit, signe d’un engagement moins large des collaborateurs dans les mouvements sociaux.
L’analyse sectorielle confirme cette tendance. Le transport et l’entreposage, secteur historiquement conflictuel, voit son niveau de conflictualité diminuer fortement, tout en restant supérieur à la moyenne. L’industrie enregistre également une baisse notable. Même les secteurs les moins exposés, comme la construction, affichent un niveau très faible.
Ce reflux s’explique en grande partie par la disparition des mobilisations interprofessionnelles d’ampleur nationale. L’année 2023 avait été marquée par des mouvements massifs contre la réforme des retraites, générant une conflictualité transversale. Leur absence en 2024 réduit mécaniquement l’intensité globale des grèves.
Un basculement vers des conflits internes à l’entreprise
L’évolution la plus structurante concerne la nature même des conflits. En 2024, les grèves se recentrent nettement sur des enjeux internes à l’entreprise. Près de la moitié des entreprises ayant connu un conflit déclarent des revendications exclusivement internes, contre une minorité l’année précédente. Au total, plus d’une entreprise sur deux concernée par une grève mentionne des problématiques internes.
Ce basculement est majeur. Il traduit la fin d’une phase de conflictualité politisée et interprofessionnelle, au profit d’un dialogue social davantage centré sur les conditions concrètes de travail. À l’inverse, les conflits liés à des enjeux externes, sectoriels ou nationaux, reculent fortement.
Cette évolution est particulièrement marquée dans l’industrie et le transport, où la majorité des grèves relèvent désormais de revendications internes. Dans les services, la répartition est plus équilibrée, mais la tendance au recentrage est également observable.
Ce mouvement traduit une transformation du rapport au conflit. Les mobilisations ne disparaissent pas ; elles changent d’échelle. Elles deviennent plus localisées, plus ciblées et directement liées aux réalités organisationnelles.
Salaires et conditions de travail au cœur des revendications
L’analyse des motifs de grève confirme ce recentrage. Les rémunérations redeviennent le principal déclencheur des conflits, citées dans plus d’une entreprise sur deux ayant connu une grève en 2024. Ce retour au premier plan s’inscrit dans un contexte de pression persistante sur le pouvoir d’achat, malgré un ralentissement de l’inflation.
Les conditions de travail constituent le deuxième motif, avec une progression significative sur un an. Cette évolution traduit une montée des préoccupations liées à l’organisation du travail, à la charge, aux conditions physiques ou encore à la qualité de vie au travail.
D’autres thématiques gagnent également en importance. Le temps de travail et l’emploi progressent, même s’ils restent secondaires. Ces sujets reflètent des tensions liées aux transformations des organisations, à la flexibilité et aux ajustements d’effectifs.
En parallèle, les revendications liées à la réforme des retraites, qui dominaient les mobilisations en 2023, reculent fortement. Leur poids devient marginal dans les conflits observés en 2024. Ce recul confirme le caractère conjoncturel des mobilisations précédentes.
Une conflictualité moins visible mais toujours structurante
La baisse des grèves en 2024 pourrait être interprétée comme un apaisement durable du climat social. Une lecture plus fine invite à nuancer cette conclusion. La conflictualité ne disparaît pas ; elle se transforme.
Le recul des mobilisations nationales masque une montée des tensions internes aux organisations. Les revendications portent davantage sur des enjeux quotidiens, directement liés aux conditions d’emploi et de travail. Ce déplacement du conflit vers l’échelle de l’entreprise renforce le rôle des directions des ressources humaines et du management de proximité.
La faible proportion d’entreprises concernées ne doit pas occulter l’exposition réelle des collaborateurs. Une part significative d’entre eux travaillent dans une organisation ayant connu au moins une grève sur l’année. Le phénomène reste donc structurant à l’échelle des effectifs.
Cette recomposition du paysage social pose une question centrale aux organisations : comment anticiper des tensions plus diffuses, moins médiatisées mais potentiellement plus ancrées ? Les indicateurs traditionnels de conflictualité captent mal ces signaux faibles.
Le recul des grèves ne signifie pas nécessairement une amélioration du climat social. Il peut aussi traduire une transformation des modes d’expression des tensions, avec des formes de contestation moins visibles, comme l’absentéisme, le désengagement ou les départs volontaires.
L’année 2024 ouvre une nouvelle séquence. La conflictualité sociale quitte le terrain des mobilisations nationales pour se repositionner au niveau des organisations. Les enjeux de rémunération, de conditions de travail et d’organisation restent centraux. Pour les directions des ressources humaines, l’enjeu ne réside plus uniquement dans la gestion des crises visibles, mais dans la capacité à détecter et traiter des tensions plus silencieuses, au cœur même des collectifs de travail.




