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Le projet de loi 59.24 : analyse d’une réforme contestée de l’université marocaine

Rarement un texte n'aura autant cristallisé les tensions et les espoirs qui traversent l'enseignement supérieur marocain. Adopté en Conseil de gouvernement le 28 août 2025, le projet de loi 59.24 n'est pas une simple réforme administrative ; c'est la mise en scène d'une confrontation entre deux philosophies radicalement opposées de ce que doit être l'université au 21ème siècle. D'un côté, une vision managériale portée par l'exécutif, qui rêve d'une institution agile, performante et connectée aux impératifs économiques. De l'autre, la défense acharnée d'un sanctuaire académique, citoyen et autonome, portée par une grande partie de la communauté universitaire. Alors que le texte n'est qu'au seuil de son parcours parlementaire, la bataille pour l'âme de l'université marocaine ne fait que commencer.

Chadine A. par Chadine A.
29 août 2025
dans Actualité RH Maroc
Temps de lecture : 8 mins
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Pour comprendre la genèse du projet de loi 59.24, il faut écouter le discours du gouvernement, qui s’appuie sur un diagnostic largement partagé dans les cercles économiques : l’université publique, malgré ses efforts, fonctionne en décalage avec les grands chantiers du Royaume. Le texte est donc une réponse, une thérapie de choc pour synchroniser le rythme de l’académie avec celui de l’économie, en parfaite adéquation avec les directives du Nouveau Modèle de Développement (NMD) qui place le “capital humain” au cœur de ses priorités.

La pièce maîtresse de cette vision est la performance. Le gouvernement entend doter l’université d’outils de pilotage modernes, inspirés du secteur privé. L’objectif est de la rendre plus réactive, plus efficace dans l’allocation de ses ressources et plus transparente dans ses résultats. Concrètement, cela pourrait se traduire par des contrats d’objectifs et de moyens, où le financement des établissements serait conditionné à l’atteinte d’indicateurs de performance clés (KPIs) : taux d’employabilité des lauréats à six mois, nombre de brevets déposés, position dans les classements internationaux comme celui de Shanghai. Fini, dans cette logique, les filières qui mènent au chômage ; place à des cursus professionnalisants, conçus en étroite collaboration avec les entreprises pour former les ingénieurs, techniciens et managers dont les écosystèmes industriels (automobile, aéronautique, énergies renouvelables) ont un besoin criant.

C’est cette logique qui sous-tend la révolution de la gouvernance proposée. La création d’un Conseil d’administration où siègeraient des acteurs externes (Wali, représentants du monde économique, figures de la société civile) n’est pas anecdotique. Elle vise à casser ce que l’exécutif perçoit comme un “entre-soi” académique, jugé responsable d’une certaine inertie. En intégrant des “forces vives de la nation” dans la prise de décision stratégique, le gouvernement espère garantir que les budgets et les orientations de l’université servent directement les priorités nationales, qu’il s’agisse de la transition énergétique, de la digitalisation ou de l’industrialisation.

La recherche et l’innovation sont le second pilier de cette vision. Le projet de loi ambitionne de transformer les laboratoires en véritables pépinières d’innovation. L’encouragement des partenariats public-privé vise à créer un cercle vertueux où les problématiques des entreprises nourrissent la recherche universitaire, et où les découvertes des chercheurs se transforment en brevets et en croissance économique. L’université n’est plus seulement un lieu de savoir, elle devient un acteur économique à part entière, un maillon essentiel de la chaîne de valeur nationale.

Le sanctuaire assiégé : la résistance du monde académique

Le projet de loi 59.24 : analyse d'une réforme contestée de l'université marocaine l DRH.ma
Le projet de loi 59.24 : analyse d’une réforme contestée de l’université marocaine l DRH.ma

Face à cette vision managériale, la réponse du monde universitaire a été immédiate et quasi unanime. Le Syndicat National de l’Enseignement Supérieur (SNESup) en tête, les enseignants-chercheurs dénoncent une réforme qui, sous couvert de modernisation, menacerait les fondements mêmes de l’institution universitaire.

Leur principale crainte est la fin de l’autonomie universitaire. Pour eux, l’université ne peut être une entreprise comme les autres. Sa mission première n’est pas la rentabilité à court terme, mais la production et la transmission désintéressée du savoir, le développement de l’esprit critique et la formation de citoyens éclairés. Or, la nouvelle gouvernance proposée soumettrait, selon eux, cette mission à des intérêts politiques et économiques externes. En réduisant les conseils élus à un rôle consultatif, le projet de loi opérerait un transfert de pouvoir qui mettrait fin à l’indépendance académique, principe cardinal reconnu mondialement comme le garant d’une recherche libre de toute pression.

Cette perte d’autonomie alimente la seconde grande peur : celle d’une marchandisation du savoir. Les syndicats redoutent que la pression pour l’adéquation avec le marché ne conduise à un sacrifice des disciplines jugées “non rentables”, comme les sciences humaines, les arts ou la recherche fondamentale. Quel avenir pour la philosophie, la sociologie ou l’histoire dans un monde où chaque filière serait évaluée à l’aune de son taux d’employabilité ? C’est le risque d’une “professionnalisation à outrance” qui appauvrirait la pensée et la culture au profit de compétences techniques immédiates. Un universitaire confie, sous couvert d’anonymat : “Demain, on nous demandera de fermer un master d’histoire médiévale parce qu’il ne débouche pas sur des emplois directs, pour ouvrir une licence en marketing digital. C’est une vision à très court terme qui tuera l’esprit critique.”

Enfin, la contestation porte sur la méthode. L’absence de concertation préalable est vécue comme une profonde marque de mépris. “On ne peut pas réformer l’université sans les universitaires”, clament les syndicats. Cette approche verticale est perçue comme la preuve que le gouvernement considère les enseignants non comme des partenaires, mais comme une simple variable d’ajustement dans une équation technocratique. Cette défiance initiale pèsera lourd dans les négociations à venir.

Les acteurs en observation : étudiants et entreprises

Au milieu de cette confrontation entre deux blocs, deux autres acteurs majeurs observent avec une attention particulière : les étudiants et le secteur privé.

Pour les organisations étudiantes, le projet de loi est une régression. Elles dénoncent la suppression des articles de la loi 01.00 qui leur garantissaient une représentation et un droit d’organisation. Dans un pays où le mouvement étudiant, incarné historiquement par l’UNEM, a souvent été un acteur politique de premier plan, cette mesure est perçue comme une tentative de neutraliser un potentiel contre-pouvoir. Au-delà, la crainte d’une introduction, à terme, de frais d’inscription est omniprésente. Si l’université est gérée comme une entreprise et que la performance est reine, la logique du “client-payeur” pourrait rapidement s’imposer, menaçant le principe de gratuité et d’égalité d’accès à l’enseignement supérieur.

Le secteur privé, quant à lui, est le grand bénéficiaire potentiel de la réforme. En obtenant un siège à la table des décisions stratégiques, les entreprises pourraient influencer les programmes pour s’assurer d’avoir un vivier de recrutement parfaitement adapté à leurs besoins. Les partenariats renforcés pour la recherche et l’innovation pourraient également leur offrir un accès privilégié aux laboratoires publics et à des innovations financées en partie par l’État. Cependant, le tableau n’est pas si simple. Un patron de PME de Casablanca s’interroge : “Cette réforme est pensée pour les grands groupes. Aurons-nous, nous les PME qui formons l’essentiel du tissu économique, une voix au chapitre ? Ou bien l’université deviendra-t-elle le prestataire exclusif des multinationales et des grandes entreprises nationales ?”

L’arène parlementaire : un avenir en suspens

Il est essentiel de le marteler : le sort du projet de loi 59.24 est loin d’être scellé. Son adoption en Conseil de gouvernement n’était que la première étape. Le texte doit maintenant affronter le débat public et parlementaire. Les discussions au sein des commissions spécialisées des deux chambres s’annoncent houleuses. L’opposition politique, relayant les craintes des syndicats, affûte déjà ses arguments et ses propositions d’amendements.

La capacité du gouvernement à faire de la pédagogie et, peut-être, à lâcher du lest sur certains points, notamment la composition exacte du Conseil d’administration, sera déterminante. De l’autre côté, la mobilisation de la communauté universitaire, si elle se confirme à la rentrée, pourrait exercer une pression suffisante pour infléchir, voire bloquer, le texte. L’enjeu sera de voir si un compromis est possible : une “troisième voie” qui permettrait d’introduire plus de souplesse et de performance sans sacrifier l’autonomie académique et la mission de service public de l’université.

Les prochains mois seront donc cruciaux. Le Maroc est à la croisée des chemins, face à un débat qui dépasse largement les murs de l’université. Il s’agit de définir le pacte entre la nation et son savoir, entre les exigences du présent économique et la construction d’un avenir intellectuel et citoyen. La version finale de la loi 59.24, qui sortira des délibérations parlementaires, apportera une première réponse à cette question fondamentale.

Tags: autonomie académiqueemployabilitéétudiantsGouvernanceperformanceprojet de loi 59.24recherche et innovationréforme universitaireSecteur Privésyndicats enseignants
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Chadine A.

Chadine A.

Observatrice privilégiée du dynamisme économique du Royaume, Chadine est la plume de référence pour tout ce qui concerne l'actualité institutionnelle et les mouvements de direction au Maroc. Des réformes du code du travail aux stratégies nationales de l'emploi, elle documente avec précision les transformations du marché local. Elle suit de près les nominations stratégiques et les grandes annonces des entreprises marocaines, offrant aux professionnels une source d'information fiable et actualisée. Son expertise fait d'elle un relais essentiel pour comprendre les enjeux spécifiques de la gestion du capital humain sur le territoire national.

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