La contribution d’une entreprise à l’économie est encore largement appréciée à travers ses effectifs. Plus elle emploie de salariés, plus elle est considérée comme stratégique pour un territoire, un secteur ou un pays. Cette concentration de l’emploi produit cependant une autre réalité : lorsqu’un grand employeur vacille, les conséquences dépassent largement son propre bilan.
La fermeture d’un site industriel, la faillite d’un grand groupe ou un plan massif de restructuration peuvent affecter simultanément plusieurs milliers de ménages, des fournisseurs, des sous-traitants et parfois toute une région.
C’est précisément ce risque que Paul Cheek, maître de conférences à la MIT Sloan School of Management et spécialiste des « AI-Driven Enterprises » ou AIDE, remet au centre du débat.
Selon lui, les grandes entreprises innovantes sont généralement perçues comme favorables à l’économie parce qu’elles concentrent un volume élevé d’emplois. Mais cette concentration peut également produire un risque systémique lorsque la santé économique d’un territoire dépend d’un nombre limité d’acteurs.
L’essor d’entreprises conçues autour de l’intelligence artificielle pourrait modifier cette architecture.
Les AIDE reposent sur un fonctionnement beaucoup plus léger en effectifs humains. Une partie importante de leurs opérations peut être prise en charge par des agents d’intelligence artificielle capables d’intervenir dans le marketing, la relation client, la production, l’analyse, le développement ou certaines tâches administratives.
La conséquence est directe : ces structures peuvent, dans certains cas, fonctionner avec moins de coûts fixes et moins de capital.
Paul Cheek cite notamment l’exemple d’une jeune entreprise ayant restructuré son modèle autour de l’intelligence artificielle. En moins de trois ans, elle aurait augmenté ses revenus tout en réduisant de plus de 85 % son burn rate, c’est-à-dire la vitesse à laquelle elle consommait sa trésorerie.
Cet indicateur est important.
Une entreprise disposant de charges fixes élevées devient beaucoup plus vulnérable lorsqu’un marché ralentit ou qu’une source de financement disparaît. À l’inverse, une structure capable de réduire fortement ses coûts tout en maintenant son activité dispose théoriquement d’une meilleure capacité à absorber un choc.
Cette logique conduit à l’idée d’une économie davantage distribuée.
Plutôt qu’un tissu économique dominé par quelques grandes organisations concentrant l’emploi, la production et le financement, le développement de milliers de petites entreprises fortement automatisées pourrait répartir davantage le risque.
L’analogie avec les systèmes informatiques distribués permet de comprendre cette logique. Un réseau reposant sur un seul serveur critique est vulnérable : lorsque ce serveur tombe, l’ensemble du système peut être interrompu. Un réseau composé de multiples nœuds autonomes peut continuer de fonctionner même si plusieurs d’entre eux disparaissent.
Appliquée à l’économie, cette logique signifie que la faillite de quelques petites structures aurait un impact global limité, alors que la chute d’un employeur concentrant plusieurs dizaines de milliers de salariés peut produire une onde de choc beaucoup plus importante.
Cette hypothèse ne signifie cependant pas que les grandes entreprises seraient nécessairement plus fragiles que les petites. Leur taille leur donne aussi accès à davantage de capital, à des marchés diversifiés et à des capacités de financement que de jeunes entreprises ne possèdent pas.
La question porte plutôt sur la concentration du risque.
Une économie composée d’un plus grand nombre d’entreprises indépendantes peut réduire la dépendance à quelques grands employeurs, mais elle peut aussi devenir plus volatile si ces petites structures ont une durée de vie plus courte.
La résilience dépendra donc du nombre d’entreprises, de leur diversité sectorielle, de leur niveau d’endettement et de leur capacité à survivre aux cycles économiques.
L’intelligence artificielle pourrait également modifier la répartition du capital.
Une startup nécessitant moins de salariés, moins de locaux et moins de financement pour atteindre ses premiers revenus peut lever moins d’argent auprès d’investisseurs externes.
Les fondateurs peuvent alors conserver une part plus importante de leur capital et réduire leur dépendance au financement en capital-risque.
À l’échelle d’une économie, cette évolution pourrait favoriser un plus grand nombre de propriétaires d’entreprises et répartir davantage la création de valeur.
Elle ne garantit toutefois pas une meilleure distribution des richesses. Une entreprise très automatisée peut aussi produire des revenus élevés avec très peu de salariés, ce qui concentre une part importante de la valeur entre ses propriétaires.
C’est ici que la question de l’emploi revient.
Une économie composée d’entreprises plus petites et plus productives peut être plus résistante à certaines faillites, tout en ayant besoin de moins de salariés pour produire le même niveau de richesse.
Paul Cheek envisage une transition longue, qui pourrait s’étendre sur plusieurs décennies, au cours de laquelle les agents artificiels prendraient une place croissante dans les organisations.
Les fonctions humaines évolueraient alors vers la supervision, le contrôle, la conception, la relation, la décision et l’entrepreneuriat.
Mais cette transition ne sera pas automatique.
Passer d’un modèle fondé sur le salariat dans de grandes organisations à une économie davantage entrepreneuriale suppose un accès au capital, aux compétences, à la protection sociale et aux marchés.
Tout le monde ne souhaite pas, ni ne peut, devenir entrepreneur.
L’enjeu politique et économique sera donc de déterminer comment les gains de productivité produits par ces entreprises seront répartis et comment les parcours professionnels seront sécurisés.
L’intelligence artificielle pourrait ainsi réduire certains risques liés à la concentration de l’emploi sans faire disparaître les risques sociaux. Une économie plus distribuée peut être plus résistante à la faillite d’un acteur majeur, mais elle doit encore résoudre une question essentielle : comment protéger les individus lorsque la production devient moins dépendante du nombre de salariés ? C’est probablement sur ce terrain que se jouera la véritable résilience économique de l’ère de l’IA.




