La réforme de l’enseignement supérieur n’est pas un dossier récent au Maroc. Elle s’inscrit dans une continuité marquée par la loi-cadre n° 51.17 relative au système d’éducation, de formation et de recherche scientifique, adoptée en 2019, et par le Pacte ESRI 2030, feuille de route gouvernementale pour transformer en profondeur l’écosystème universitaire.
Le 14 août 2025, un arrêté ministériel (n° 1891.25) publié au Bulletin officiel a officialisé la suppression du concours d’accès au master, une mesure applicable dès l’année universitaire 2024-2025. Dix jours plus tard, le 28 août 2025, le Conseil de gouvernement devait examiner le projet de loi n° 59.24, texte fondateur destiné à remplacer la loi 01.00 en vigueur depuis plus de deux décennies.
Ces décisions interviennent dans un climat particulier : les scandales de « sexe contre bonnes notes » ayant éclaté ces dernières années ont ébranlé la confiance dans les mécanismes d’accès aux cycles supérieurs. Le gouvernement a voulu répondre par une réforme en profondeur, ciblant à la fois les pratiques de sélection et la gouvernance des universités.
Au-delà du volet éthique, la réforme vise aussi à repositionner l’université marocaine dans un contexte international concurrentiel, où l’innovation pédagogique, la digitalisation et l’ouverture sur le privé sont devenues incontournables.
La fin du concours de master : un tournant pour les étudiants
Pendant des décennies, le concours d’accès au master a été un passage obligé pour les étudiants souhaitant poursuivre leurs études après la licence. Ce système, critiqué pour son opacité et ses dérives, laissait place à des accusations récurrentes de favoritisme, de clientélisme ou d’abus de pouvoir.
Désormais, l’accès se fera sur dossier. Les universités devront examiner les candidatures en fonction de critères académiques clairs, définis dans le dossier descriptif du cycle accrédité. La sélection reposera sur la cohérence du parcours, les résultats obtenus, la pertinence du projet de recherche et les recommandations éventuelles.
Une exception est prévue pour les étudiants issus des « centres d’excellence », des structures créées sous la loi 01.00, qui bénéficieront d’un accès direct aux masters qu’ils hébergent. Ce mécanisme vise à renforcer l’attractivité de ces établissements et à garantir un continuum d’apprentissage cohérent.
La mise en place d’une commission de sélection formalisée constitue une autre innovation. Elle sera composée du président de l’établissement (ou de son représentant), du responsable de la filière, du coordinateur pédagogique et, le cas échéant, d’autres membres désignés. Cette collégialité, combinée à l’obligation de produire un procès-verbal signé et transmis à l’université pour publication, vise à limiter les abus et à renforcer la transparence.
Pour les étudiants, ce changement représente une rupture majeure : l’élimination de l’épreuve écrite réduit le stress et la charge logistique, mais accroît aussi la compétition sur des critères académiques plus exigeants. Les dossiers devront être mieux construits et plus stratégiques, avec un accent particulier sur les stages, les mémoires et les expériences extra-académiques valorisées dans les parcours de master.
Une loi fondatrice pour moderniser l’enseignement supérieur
Le projet de loi n° 59.24 ambitionne de refonder entièrement l’organisation de l’enseignement supérieur marocain. Ses 113 articles balaient un spectre large : gouvernance, financement, digitalisation, rôle du secteur privé, valorisation des enseignants-chercheurs et structuration de la recherche.
L’esprit du texte repose sur trois piliers : modernisation, ouverture et responsabilisation. Modernisation, car il s’agit de rompre avec les inerties institutionnelles héritées de la loi 01.00. Ouverture, car le texte facilite l’implantation d’établissements privés et étrangers. Responsabilisation, enfin, car il impose aux établissements une autonomie accrue accompagnée d’un devoir de performance et de transparence.
Parmi les mesures phares, on note :
- La création d’universités numériques : ces institutions offriront des formations en ligne de qualité, avec un système national de certification.
- L’implantation d’établissements privés à but non lucratif d’utilité publique, conçus pour élargir l’offre sans logique marchande.
- Le renforcement du rôle du secteur privé, appelé à compléter l’action publique dans la formation, la recherche et l’innovation.
- La diversification des parcours pédagogiques : le texte consacre la légitimité des formations à distance, hybrides et en alternance.
- L’obligation de protection sociale : l’Assurance maladie obligatoire (AMO) sera étendue aux étudiants du privé, avec une obligation pour les établissements de financer des bourses.
- L’internationalisation : les universités étrangères pourront ouvrir des antennes au Maroc, sous conditions strictes.
Ces mesures traduisent une volonté de créer un système universitaire plus flexible, plus inclusif et mieux connecté aux standards internationaux.
Gouvernance et financement : vers plus de transparence
La réforme de l’enseignement supérieur ne se limite pas aux questions pédagogiques. Elle vise aussi à transformer en profondeur la gouvernance et le financement des universités.
L’autonomie institutionnelle est renforcée : chaque établissement devra définir une stratégie claire, évaluée périodiquement par des organes de contrôle. La transparence sera garantie par des mécanismes de reddition de comptes, notamment dans la gestion des budgets et la publication des résultats.
Le financement, longtemps considéré comme l’un des points faibles du système, est repensé. Le texte encourage la diversification des ressources, via les partenariats public-privé, l’amélioration des revenus propres (formation continue, valorisation de la recherche) et l’investissement privé. L’idée est de réduire la dépendance vis-à-vis du financement public tout en créant un cadre propice à l’innovation et à l’expérimentation.
Pour les enseignants-chercheurs, le projet prévoit des mesures de valorisation : formation continue, développement des compétences, et clarification de leurs droits et devoirs. Le texte introduit aussi la possibilité, pour les professeurs du public, de contribuer à la formation dans les établissements privés, sous conditions. Cette porosité vise à fluidifier le transfert de savoirs et à combler le déficit de compétences.
Le rôle accru du secteur privé et des universités étrangères
Une des grandes nouveautés de la réforme réside dans l’ouverture au privé et aux acteurs étrangers. Les établissements privés pourront obtenir des agréments plus souples, à condition de respecter des normes strictes en termes d’infrastructures, de qualité de l’enseignement et de corps professoral.
Tous les quatre ans, une évaluation permettra de vérifier la conformité. En cas de manquement, les autorisations pourront être retirées. Ce mécanisme vise à prévenir la prolifération d’établissements de qualité médiocre, tout en encourageant ceux qui investissent réellement dans l’excellence académique.
L’arrivée potentielle d’universités étrangères, via l’ouverture d’antennes au Maroc, représente un levier d’internationalisation majeur. Cela permettra aux étudiants marocains d’accéder à des programmes accrédités mondialement sans avoir à quitter le pays, réduisant ainsi la fuite des talents. Toutefois, ces implantations devront être encadrées par des conventions avec l’État, afin de préserver la souveraineté académique et d’éviter une concurrence déloyale.
Digitalisation et innovation : un chantier stratégique
La digitalisation est un axe structurant du projet de loi. Dans un délai de cinq ans, un système national d’information devra être opérationnel pour centraliser la gestion des établissements, des étudiants et des parcours.
La création d’universités numériques constitue une réponse aux défis de l’accessibilité et de la massification. Ces plateformes pourront accueillir un grand nombre d’étudiants, proposer des cours interactifs et garantir une traçabilité des parcours.
Parallèlement, la recherche et l’innovation sont placées au cœur de la réforme. Le texte encourage les partenariats public-privé pour financer les projets, transférer la technologie et aligner les programmes sur les besoins du marché.
Les implications pour les étudiants, les universités et le marché du travail
Pour les étudiants, la réforme change radicalement les règles du jeu. La suppression du concours de master élargit les chances d’accès, mais impose une plus grande rigueur dans la préparation des dossiers. L’obligation de protection sociale et la mise en place de bourses dans le privé renforcent l’égalité des chances.
Pour les universités, l’autonomie accrue s’accompagne de nouvelles responsabilités : publier des résultats, diversifier les financements, améliorer la gouvernance. La digitalisation et l’ouverture aux partenariats imposeront une montée en compétences managériales et technologiques.
Pour le marché de l’emploi, ces réformes peuvent contribuer à améliorer l’adéquation entre formation et besoins économiques. La diversification des parcours (alternance, hybride, digital) rapproche les étudiants des réalités professionnelles. L’internationalisation, quant à elle, favorise l’attractivité du Maroc comme hub éducatif régional.
Une réforme ambitieuse mais encore en construction
Le projet de loi 59.24 n’est pas encore définitif. Il doit passer par le Conseil de gouvernement, puis par le Parlement, où il pourra être amendé. Plusieurs questions restent ouvertes : le rythme de mise en œuvre, le financement concret des universités numériques, l’encadrement des établissements étrangers ou encore la place des filières non professionnalisantes.
Néanmoins, le cap est clair : faire entrer l’enseignement supérieur marocain dans une nouvelle ère. Une ère marquée par la transparence, l’innovation et l’ouverture internationale. Pour les DRH, les implications sont directes : les futurs diplômés arriveront sur le marché avec des parcours plus diversifiés, mieux accompagnés et potentiellement mieux adaptés aux besoins des entreprises.




