Le travail des enfants continue de reculer au Maroc, mais sans avoir totalement disparu du paysage socio-économique national. Les dernières données publiées par le Haut-Commissariat au Plan à l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants montrent que 103.000 enfants âgés de 7 à 17 ans exerçaient une activité économique en 2025, représentant 1,3 % de l’ensemble des enfants de cette tranche d’âge.
Cette évolution s’inscrit dans une tendance baissière observée depuis plusieurs années. Le phénomène a considérablement diminué par rapport à 2017, année où plus de 240.000 enfants étaient encore concernés. Les politiques de généralisation de la scolarisation, le renforcement des programmes de protection sociale et l’amélioration progressive des conditions de vie de certaines catégories de la population ont contribué à cette baisse.
Toutefois, derrière cette amélioration globale se cachent des disparités importantes qui témoignent de la persistance de facteurs structurels liés à la pauvreté, à la vulnérabilité économique des ménages et aux inégalités territoriales.
Le travail des enfants demeure avant tout un phénomène rural. Selon les données du HCP, 76,2 % des enfants actifs vivent en milieu rural. Le taux atteint 2,4 % dans les campagnes, contre seulement 0,5 % en milieu urbain. En valeur absolue, près de 78.000 enfants travaillent dans les zones rurales, contre environ 23.000 dans les villes.
Cette réalité s’explique principalement par le poids de l’agriculture familiale. De nombreux enfants participent aux activités agricoles aux côtés de leurs parents, souvent sans rémunération. Les travaux agricoles constituent ainsi le principal secteur d’activité des mineurs concernés, notamment dans les exploitations familiales de petite taille où la contribution des enfants reste considérée comme un soutien économique indispensable.
Le profil des enfants concernés demeure relativement stable. Les garçons représentent 86,2 % des enfants au travail, tandis que la tranche d’âge des 15 à 17 ans concentre à elle seule 89,8 % des cas recensés. Cette surreprésentation des adolescents traduit une insertion précoce dans le marché du travail, souvent au détriment de la poursuite des études.
La question de la scolarisation constitue d’ailleurs l’un des principaux motifs d’inquiétude. Les chiffres du HCP révèlent que seuls 11 % des enfants exerçant une activité économique continuent à fréquenter l’école. À l’inverse, 88 % ont quitté le système éducatif et 1 % n’y ont jamais été inscrits.
Cette rupture scolaire contribue à perpétuer les mécanismes de reproduction de la pauvreté. Privés d’éducation et de qualification, ces jeunes risquent de rester confinés à des emplois peu qualifiés et faiblement rémunérés tout au long de leur vie active.
Au-delà du nombre d’enfants concernés, la nature des activités exercées demeure particulièrement préoccupante. Sur les 103.000 enfants recensés, 59.000 effectuent des travaux considérés comme dangereux, soit 58,4 % de l’ensemble des mineurs actifs.
Ces activités sont définies comme susceptibles de porter atteinte à la santé, à la sécurité ou au développement physique et psychologique des enfants. Même si cette proportion est légèrement inférieure à celle observée l’année précédente, elle reste particulièrement élevée.
Parmi les enfants exposés à ces risques, 92,2 % sont des garçons et 85,5 % appartiennent à la tranche des 15-17 ans. Les deux tiers, soit 66,6 %, résident en milieu rural.
L’analyse sectorielle met en évidence des situations contrastées. Dans les campagnes, l’agriculture, la forêt et la pêche concentrent près de 69,1 % des enfants au travail. Une part importante de ces activités comporte des risques liés à la manipulation d’outils, aux charges physiques importantes ou à l’exposition aux produits phytosanitaires.
Dans les zones urbaines, les risques se concentrent davantage dans les secteurs du bâtiment, de l’industrie et des services. Les chantiers de construction affichent des niveaux particulièrement élevés d’exposition aux dangers, tout comme certaines activités industrielles ou artisanales impliquant des produits chimiques, des équipements mécaniques ou des horaires de travail prolongés.
Le phénomène reste étroitement lié aux conditions socio-économiques des ménages. En 2025, environ 73.000 ménages marocains comptaient au moins un enfant au travail, soit 0,8 % de l’ensemble des foyers du pays. Parmi eux, près de 50.000 se situent en milieu rural.
La taille du ménage constitue un facteur déterminant. Plus le foyer est nombreux, plus le risque de recours au travail des enfants augmente. Le taux passe ainsi de 0,3 % dans les ménages composés de trois personnes à 2,7 % dans ceux comptant six personnes ou davantage.
Le niveau d’instruction du chef de ménage joue également un rôle majeur. Les foyers dirigés par une personne sans instruction présentent une probabilité nettement plus élevée de compter un enfant actif. À l’inverse, le phénomène devient marginal lorsque le responsable du ménage dispose d’un niveau d’études supérieur.
Les catégories socioprofessionnelles les plus touchées restent les exploitants agricoles, les ouvriers agricoles, les manœuvres ainsi que certaines professions artisanales et intermédiaires.
Face à cette situation, le Maroc poursuit ses engagements internationaux en matière de lutte contre le travail des enfants. Le Royaume a ratifié les principales conventions de l’Organisation internationale du Travail relatives à l’âge minimum d’admission à l’emploi et à l’élimination des pires formes de travail des enfants. Les autorités ont également fixé l’objectif d’éradication du phénomène à l’horizon 2030.
Malgré les progrès réalisés, les données de 2025 rappellent toutefois que la bataille est loin d’être gagnée. La persistance de 103.000 enfants au travail, dont 59.000 exposés à des activités dangereuses, montre que la lutte contre ce phénomène nécessite une mobilisation continue. Le renforcement des contrôles, l’amélioration des conditions de vie des ménages vulnérables, le maintien des enfants à l’école et le développement d’opportunités économiques pour les adultes demeurent les principaux leviers pour mettre définitivement fin à une réalité qui prive encore des milliers d’enfants marocains de leur droit à une enfance protégée.




