Le dernier rapport du Haut-Commissariat au Plan consacré au profil statistique des jeunes NEET au Maroc apporte un diagnostic précis sur l’un des angles morts les plus sensibles des politiques d’emploi. Le terme NEET désigne les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Il ne s’agit pas d’une catégorie marginale. En 2023, le Maroc comptait 1,5 million de jeunes NEET âgés de 15 à 24 ans, soit 25,6 % de cette tranche d’âge. Pour les 15-29 ans, le volume atteint 2,9 millions de personnes, avec un taux de 33,6 %.
Ces chiffres replacent la question de l’insertion des jeunes au centre du débat économique et social. Le Maroc dispose d’une jeunesse nombreuse, souvent présentée comme un levier de croissance. Mais ce potentiel reste partiellement neutralisé par les difficultés d’accès à la formation, à l’emploi, à l’orientation et aux dispositifs d’accompagnement. Le rapport, élaboré dans le cadre du projet régional Youth-NEET mis en œuvre par l’Organisation internationale du Travail avec le soutien de l’Union européenne, s’appuie sur les Enquêtes nationales sur l’emploi de 2017, 2022 et 2023.
La comparaison internationale renforce la gravité du diagnostic. Selon les éléments repris dans le rapport, la moyenne mondiale des jeunes NEET se situe autour de 23 %, tandis que celle des pays de l’OCDE avoisine 12 %. Le Maroc se rapproche davantage des niveaux observés dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, où les taux demeurent parmi les plus élevés. Cette situation ne peut donc pas être interprétée comme un simple effet conjoncturel lié au ralentissement économique ou aux séquelles de la pandémie. Elle relève d’un déséquilibre plus profond entre système éducatif, normes sociales, dynamique territoriale et capacité d’absorption du marché du travail.
Le rapport montre aussi que la légère amélioration observée après la pandémie n’a pas suffi à modifier la structure du phénomène. Le taux de jeunes NEET reste élevé et durable. Cette persistance limite l’effet des politiques générales de relance de l’emploi. Créer des postes ne suffit pas lorsque les jeunes concernés ne disposent pas tous du même niveau de qualification, ne vivent pas dans les mêmes territoires, ne bénéficient pas du même accès à l’information et ne sont pas confrontés aux mêmes contraintes familiales ou sociales.
Une réalité massivement féminine
L’un des principaux enseignements du rapport tient à la place centrale des jeunes femmes dans la population NEET. En 2023, elles représentaient plus de 72 % des jeunes NEET âgés de 15 à 29 ans. Le taux de NEET chez les jeunes femmes atteignait 49,1 %, contre 18,5 % chez les jeunes hommes. Autrement dit, près d’une jeune femme sur deux dans cette tranche d’âge se trouve en dehors de l’emploi, de l’éducation et de la formation.
Ce constat impose de dépasser une lecture strictement économique du sujet. Le phénomène NEET ne se réduit pas au chômage des jeunes. Il comprend une part importante d’inactivité, c’est-à-dire des jeunes qui ne cherchent pas activement un emploi. Selon le rapport du HCP, 68,1 % des jeunes NEET étaient inactifs en 2023. Dans ce groupe, les femmes au foyer occupent une place déterminante, représentant 59,5 % de l’ensemble des NEET.
La modélisation économétrique citée dans le rapport confirme le poids des déterminants familiaux. Le mariage augmente fortement la probabilité pour une jeune femme d’être en situation de NEET. La présence d’enfants en bas âge agit dans le même sens. Ces facteurs montrent que l’éloignement du marché du travail ne résulte pas uniquement d’un déficit d’offres d’emploi. Il renvoie aussi à l’organisation sociale du travail domestique, à la répartition des responsabilités familiales et au manque de services permettant aux jeunes femmes de poursuivre une formation ou d’accéder à une activité rémunérée.
Cette dimension féminine du phénomène pose une question stratégique aux pouvoirs publics. Les politiques d’insertion centrées uniquement sur la mise en relation entre demandeurs d’emploi et entreprises ne peuvent pas toucher les jeunes femmes inactives si les freins préalables ne sont pas traités. Les solutions de garde d’enfants, les formations de proximité, les dispositifs d’accompagnement adaptés aux réalités locales et les activités génératrices de revenus deviennent des leviers aussi importants que les programmes classiques de placement.
La question territoriale renforce cette inégalité. En milieu rural, les jeunes femmes sont davantage exposées au décrochage scolaire, à la limitation des mobilités et à la faiblesse de l’offre de formation. L’absence de transport, l’éloignement des établissements et la contrainte familiale réduisent les perspectives d’insertion. Le rapport invite ainsi à traiter simultanément l’éducation, la mobilité, l’autonomisation économique et l’accès aux services sociaux.
L’éducation occupe une place ambivalente dans le diagnostic du HCP. Elle protège clairement contre l’inactivité. Le rapport souligne que l’obtention d’un diplôme supérieur réduit fortement le risque d’exclusion par rapport à l’absence de diplôme. Pour les jeunes les moins qualifiés, en particulier en milieu rural, le décrochage scolaire agit comme un facteur d’exposition durable à la marginalisation économique.
Mais l’éducation ne garantit pas toujours l’accès rapide à l’emploi. Le rapport met en évidence un paradoxe préoccupant : parmi les jeunes en recherche active d’emploi, le diplôme peut être associé à un risque plus élevé de chômage prolongé. Les titulaires de certains diplômes, notamment de la formation professionnelle, se retrouvent exposés à une attente longue avant l’accès à un poste correspondant à leurs attentes ou à leur qualification.
En 2023, près des trois quarts des jeunes NEET au chômage recherchaient un emploi depuis un an ou plus. Cette donnée est décisive. Elle montre que le chômage des jeunes diplômés ne relève pas seulement d’un délai normal de transition entre la fin des études et l’entrée dans la vie active. Il devient, pour une partie d’entre eux, une situation durable, avec un risque de découragement, de perte de compétences et de retrait progressif du marché du travail.
Le diplôme protège, mais ne suffit plus
Le rapport révèle aussi une segmentation nette dans les méthodes de recherche d’emploi. Les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur recourent davantage aux canaux institutionnels, dont l’ANAPEC. À l’inverse, les jeunes sans diplôme s’appuient massivement sur les réseaux personnels et familiaux. Cette différence crée deux circuits d’insertion. Le premier passe par les institutions, les candidatures formelles, les concours, les stages ou les plateformes. Le second repose sur la proximité, les relations et les opportunités informelles.
Cette séparation illustre un enjeu plus large : l’accès à l’information. Un jeune sans diplôme, vivant loin des grands bassins d’emploi, disposant d’un réseau limité et peu informé sur les dispositifs publics, a moins de chances d’intégrer un parcours structuré. L’enjeu n’est donc pas uniquement de multiplier les programmes, mais de les rendre lisibles, accessibles et adaptés aux publics qui en ont le plus besoin.
La formation professionnelle apparaît également comme un terrain critique. Le rapport signale que certains titulaires de diplômes professionnels rencontrent des difficultés d’insertion prolongées. Ce résultat interroge l’adéquation entre les filières proposées, la qualité de l’orientation, les besoins réels des entreprises et la capacité des dispositifs de formation à accompagner les jeunes vers un premier poste. La question n’est pas seulement celle du diplôme, mais celle de sa valeur opérationnelle sur le marché du travail.
La transition entre l’école et l’emploi constitue l’un des points les plus fragiles du parcours des jeunes Marocains. Le risque d’être NEET augmente fortement avec l’âge. Il passe de 25,6 % chez les 15-24 ans à 50,2 % chez les 25-29 ans. Cette rupture montre que l’entrée dans l’âge adulte se traduit, pour une part importante des jeunes, par une sortie des dispositifs éducatifs sans intégration stable dans l’emploi.
La tranche des 25-29 ans concentre ainsi une part majeure des jeunes NEET. À cet âge, les attentes sociales et économiques changent. La poursuite des études devient moins fréquente, la pression familiale augmente et les besoins d’autonomie financière deviennent plus forts. Lorsque l’emploi n’arrive pas, la situation peut se transformer en impasse. Pour les femmes, cette période coïncide souvent avec le mariage ou les premières responsabilités familiales. Pour les hommes, elle peut correspondre à une recherche prolongée d’emploi ou à une alternance entre petits emplois informels et périodes d’inactivité.
Le territoire agit comme un facteur aggravant. Le taux de NEET est plus élevé en milieu rural qu’en milieu urbain, selon le rapport. Les disparités régionales sont également marquées, avec des taux qui varient fortement selon les opportunités économiques locales, la densité des infrastructures, l’accès aux établissements de formation et la présence de services d’accompagnement. Une politique nationale uniforme risque donc de produire des effets limités si elle ne tient pas compte des réalités régionales.
Cette lecture territoriale rejoint l’une des principales recommandations du rapport : sortir des approches standardisées. Tous les jeunes NEET ne relèvent pas du même besoin. Une jeune femme rurale sans diplôme, éloignée des centres de formation et assignée aux tâches domestiques, n’a pas le même profil qu’un jeune diplômé urbain inscrit à l’ANAPEC et en recherche active depuis dix-huit mois. Les réponses publiques doivent donc distinguer les profils, les niveaux de vulnérabilité, les freins à l’insertion et les trajectoires possibles.
Des politiques publiques à différencier
Le rapport du HCP insiste sur la nécessité de renforcer la prévention. Cela commence par la lutte contre le décrochage scolaire, en particulier pour les jeunes filles en milieu rural. Les bourses, les internats, le transport scolaire et l’accompagnement pédagogique restent des instruments structurants. Mais ils doivent être articulés à une orientation plus précoce et plus réaliste. Orienter un jeune vers une filière sans débouchés revient à reporter le problème de quelques années.
L’orientation devient donc un enjeu central. Elle ne peut plus se limiter à une information administrative sur les filières disponibles. Elle doit intégrer les données du marché du travail, les besoins sectoriels, les perspectives territoriales et les compétences réellement demandées par les entreprises. Cette exigence concerne autant l’enseignement général que la formation professionnelle. La qualité de l’orientation détermine une partie de la capacité future d’insertion.
Les parcours de seconde chance constituent un autre levier. Une partie des jeunes NEET a quitté l’école tôt, sans qualification exploitable. Pour ces profils, l’enjeu n’est pas seulement de proposer une formation, mais de reconstruire un parcours complet : diagnostic des compétences, remise à niveau, accompagnement social, orientation professionnelle, immersion en entreprise et suivi après insertion. Sans continuité, les dispositifs risquent de produire des inscriptions sans impact durable.
Pour les jeunes diplômés au chômage, la priorité est différente. Ils ont besoin de passerelles vers l’emploi qualifié, de stages encadrés, d’intermédiation renforcée, de préparation aux entretiens, d’accès aux entreprises et de programmes d’accompagnement à l’entrepreneuriat lorsque le projet est crédible. La question de la durée du chômage doit être traitée rapidement, car une recherche prolongée fragilise l’employabilité perçue par les recruteurs.
Pour les jeunes femmes inactives, les solutions doivent intégrer les contraintes sociales et familiales. Les formations courtes, proches du lieu de vie, compatibles avec les responsabilités domestiques, peuvent jouer un rôle. Mais elles ne suffisent pas si l’accès à la garde d’enfants, à la mobilité et au financement reste limité. Le rapport montre clairement que l’inactivité féminine ne peut pas être résolue par un discours général sur l’emploi des jeunes. Elle demande des politiques ciblées d’autonomisation.
La gouvernance représente enfin un point décisif. La dispersion des dispositifs entre plusieurs institutions limite leur lisibilité et leur efficacité. Le rapport recommande une coordination renforcée et une territorialisation des réponses. Les régions doivent pouvoir adapter les politiques aux réalités locales, en lien avec les acteurs de l’éducation, de la formation, de l’emploi, de l’entreprise et de l’action sociale. Des plateformes de proximité, fonctionnant comme des guichets intégrés, peuvent permettre d’atteindre les jeunes les plus éloignés des services publics.
Le rapport du HCP ne se contente pas de décrire une catégorie statistique. Il oblige à regarder une faille centrale du modèle d’insertion des jeunes au Maroc. Le pays ne manque pas seulement d’emplois. Il manque encore de passerelles efficaces entre l’école, la formation, la famille, le territoire et l’entreprise. Les 2,9 millions de jeunes NEET âgés de 15 à 29 ans représentent un enjeu économique, social et institutionnel. Leur insertion ne pourra pas reposer sur une réponse unique. Elle exigera des politiques différenciées, coordonnées et mesurables, capables de traiter à la fois le décrochage, l’inactivité féminine, le chômage diplômé, les disparités territoriales et la faiblesse de l’accompagnement.




