Le 27 mars 2026, à Rabat, la Princesse Lalla Oumkeltoum a présidé la première réunion du conseil d’administration de la Fondation Lalla Oumkeltoum pour la santé mentale. Cet acte marque moins une inauguration protocolaire qu’un début opérationnel. Les informations confirmées à ce stade convergent sur un point essentiel : la fondation entre dans sa phase de gouvernance et lance effectivement ses activités, avec une mission claire de promotion de la santé mentale et d’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité psychique ainsi que de leurs familles.
La portée de cette annonce tient d’abord au statut du sujet lui-même. La santé mentale occupe une place de plus en plus visible dans les politiques publiques, mais elle reste entourée d’une forte réserve sociale. En plaçant cette question sous une impulsion de premier plan, le Royaume lui donne une visibilité que peu d’initiatives avaient obtenue jusque-là. Le message est politique au sens le plus institutionnel du terme : la souffrance psychique n’est plus traitée comme une question marginale, ni comme un sujet réservé au champ médical spécialisé. Elle entre dans l’espace public, dans le registre de l’intérêt général et dans celui de la responsabilité collective.
La fondation annonce d’ailleurs un périmètre d’action cohérent avec cette ambition. Les missions évoquées portent sur la sensibilisation, la prévention, le soutien et l’accompagnement. Cette architecture n’a rien d’anodin. Elle signifie que l’approche ne se limite pas au soin hospitalier ou au traitement des situations les plus lourdes. Elle ouvre la voie à un travail plus large sur l’écoute, l’orientation, l’information des familles et la réduction des stigmates. C’est un point central dans un pays où le recours aux soins psychiques reste freiné par la peur du jugement social, la confusion entre souffrance psychologique et faiblesse personnelle, ainsi que par l’inégale répartition de l’offre de prise en charge.
Le besoin, lui, n’est pas théorique. Le Conseil économique, social et environnemental rappelait déjà dans son rapport consacré à la santé mentale que la pandémie avait aggravé les vulnérabilités psychiques, sociales et économiques. Le document s’appuyait notamment sur des données du HCP montrant qu’au Maroc, durant le confinement, 49,4 % des personnes interrogées déclaraient avoir souffert d’anxiété, 40,9 % de peur et 5,9 % de dépression. Ces chiffres ne résument pas à eux seuls l’état de la santé mentale dans le pays, mais ils donnent un ordre de grandeur du malaise et de sa diffusion dans la société.
Le même diagnostic renvoie à une autre réalité, plus structurelle : l’écart entre les besoins et les capacités du système. Le profil Maroc du Mental Health Atlas 2024 de l’OMS confirme l’existence d’un plan national en santé mentale, mais il mentionne aussi l’absence d’une ligne budgétaire dédiée spécifiquement à la santé mentale. Le document fait également apparaître une densité limitée de psychiatres, autour de 1,5 pour 100 000 habitants, ce qui rappelle que la question n’est pas seulement celle de la reconnaissance du problème, mais celle des moyens humains, organisationnels et financiers mobilisés pour y répondre.
C’est là que la nouvelle fondation sera observée de près. Son intérêt ne résidera pas seulement dans sa capacité à porter un discours, mais dans sa faculté à agir comme interface entre institutions publiques, professionnels de santé, monde académique, associations et familles. Le Maroc n’a pas besoin d’un énième cadre déclaratif. Il a besoin d’un dispositif capable de faire circuler l’information, de soutenir des programmes de prévention, de favoriser la formation, de documenter les besoins réels et de contribuer à une meilleure articulation entre médecine générale, psychiatrie, psychologie, action sociale et accompagnement communautaire.
La réussite dépendra aussi de la méthode. Le sujet exige une gouvernance lisible, des priorités explicites et des résultats mesurables. Une fondation de cette nature peut jouer un rôle utile si elle aide à structurer les interventions, à faire émerger des données plus régulières et à appuyer les acteurs déjà mobilisés sur le terrain. Elle sera moins jugée sur le symbole que sur sa capacité à faire reculer quelques blocages concrets : retard de diagnostic, isolement des familles, faiblesse de la prévention, accès inégal aux soins et manque de coordination entre intervenants. Sur ce terrain, l’attente sera forte.
Cette séquence intervient aussi dans un moment où la santé mentale ne peut plus être dissociée des autres transformations du pays. Pressions scolaires, précarité, tensions familiales, exposition accrue aux écrans, incertitudes économiques, traumatismes liés aux crises récentes : les facteurs de fragilité se cumulent. La question concerne les adolescents, les étudiants, les parents, les personnes âgées, mais aussi le monde du travail, où l’usure psychique progresse sans toujours être nommée. En ce sens, la création de la fondation peut contribuer à déplacer le regard : passer d’une logique de réaction tardive à une logique d’anticipation.
Il faut donc lire cette création pour ce qu’elle est réellement : non pas l’aboutissement d’un chantier, mais l’ouverture d’une séquence plus exigeante. Le 27 mars 2026 restera comme la date d’installation officielle d’une structure appelée à compter. La suite sera déterminante. La santé mentale ne se traite ni par l’affichage ni par l’émotion. Elle exige de la durée, des professionnels, de la pédagogie, des relais territoriaux et une parole publique constante. La Fondation Lalla Oumkeltoum entre en scène avec un capital de visibilité rare. Reste désormais à transformer cette visibilité en capacité d’action, et cette capacité d’action en amélioration tangible pour les personnes concernées.




