Philippe Aghion n’est pas venu à Casablanca avec un catalogue de projets industriels ou un plan d’investissement chiffré pour l’Afrique. Lors du Casablanca Business Forum, organisé sous le thème « Africa’s Next Economic Chapter », l’économiste français a surtout exposé les conditions qui, selon lui, permettent à une économie de continuer de croître grâce à l’innovation.
Le raisonnement reprend les travaux qui lui ont valu, avec Peter Howitt, la moitié du prix Nobel d’économie 2025. La croissance de long terme ne provient pas uniquement d’une accumulation de capital. Elle dépend d’une succession d’innovations qui améliorent, remplacent ou rendent obsolètes les technologies et les modèles précédents.
Dans ce processus, l’innovateur doit pouvoir bénéficier d’un avantage économique temporaire. Cette « prime du pionnier » constitue une incitation à investir, à prendre des risques et à financer la recherche. Le problème apparaît lorsque cette avance se transforme en rente permanente. Une entreprise devenue dominante peut alors racheter ses concurrents, verrouiller l’accès au marché ou influencer la réglementation afin d’empêcher l’arrivée de nouveaux acteurs.
« Sans concurrence et libre entrée, vous ne pouvez pas croître indéfiniment », a ainsi insisté Philippe Aghion à Casablanca. Le rôle des pouvoirs publics devient déterminant : laisser l’entreprise innovante bénéficier de son succès, tout en empêchant qu’elle ne ferme ensuite la porte aux innovations suivantes.
L’exemple africain du mobile money illustre ce mécanisme. En permettant à des millions de personnes de transférer, recevoir ou conserver de l’argent à partir d’un téléphone, les services de paiement mobile ont contourné certaines contraintes du système bancaire traditionnel, particulièrement dans les régions où les agences étaient rares ou peu accessibles.
Pour Philippe Aghion, cette évolution correspond directement au mécanisme de destruction créatrice décrit par Joseph Schumpeter. Une technologie nouvelle réduit certaines barrières à l’entrée, fait apparaître de nouveaux métiers et de nouveaux services, tout en rendant une partie des anciens modèles moins pertinents. Autour du paiement mobile se sont ainsi développés des réseaux d’agents, des services financiers numériques, du crédit et de nouvelles solutions de paiement.
L’enjeu dépasse la finance. Le même raisonnement peut être appliqué à l’intelligence artificielle, au numérique ou à la modernisation de l’agriculture. Une première innovation crée les conditions permettant à d’autres de se développer. La question devient alors celle de la capacité des économies africaines à maintenir ce mouvement plutôt qu’à protéger les acteurs déjà installés.
La concurrence doit toutefois être dosée. Une pression concurrentielle insuffisante réduit l’incitation des entreprises à se transformer. À l’inverse, une concurrence excessive peut comprimer les marges nécessaires pour financer la recherche et le développement. Les travaux d’Aghion décrivent ainsi une relation en forme de U inversé entre concurrence et innovation. La politique économique ne consiste donc pas à imposer un laissez-faire intégral, mais à préserver un environnement dans lequel de nouveaux entrants peuvent effectivement défier les entreprises dominantes.
Cette transformation pose immédiatement la question de l’emploi. La mécanisation, l’irrigation, les plateformes numériques ou les nouveaux modes de financement peuvent augmenter fortement la productivité tout en réduisant les besoins de main-d’œuvre dans certaines activités traditionnelles.
Le sujet est particulièrement sensible sur un continent où l’emploi informel représente encore une part très importante du marché du travail. La réponse proposée par Philippe Aghion n’est pas de ralentir l’innovation pour préserver à tout prix les emplois existants. Elle consiste plutôt à faciliter le passage des travailleurs des activités en déclin vers celles qui recrutent.
L’économiste cite régulièrement le modèle de « flexisécurité » développé dans les pays nordiques, et notamment au Danemark : flexibilité pour les entreprises, protection du revenu pour les travailleurs, formation et accompagnement rapide vers un nouvel emploi. Ce modèle permet théoriquement d’accepter plus facilement les transformations technologiques puisque la perte d’un poste ne signifie pas l’abandon du travailleur.
Son application africaine reste toutefois complexe. Les dispositifs de protection sociale, de formation continue et d’accompagnement vers l’emploi restent très inégaux. Philippe Aghion ne propose pas, dans son intervention, de mécanisme de financement précis. Il pose néanmoins une condition : sans protection suffisante des personnes touchées par les transformations économiques, la destruction créatrice devient difficilement acceptable socialement.
L’éducation constitue l’autre pilier de son raisonnement. Une économie ne peut durablement produire ses propres innovations si une part importante de la population ne maîtrise pas les compétences fondamentales. Philippe Aghion reprend régulièrement l’image des « Einstein perdus » ou des « Marie Curie perdues » : des talents potentiels qui ne deviennent jamais chercheurs, ingénieurs ou entrepreneurs faute d’avoir bénéficié d’un système éducatif suffisamment performant.
Dans cette logique, améliorer l’éducation de base doit précéder les politiques massives de soutien à la recherche. Subventionner l’innovation dans un pays où le vivier de compétences demeure étroit risque surtout de renforcer les acteurs déjà les mieux équipés.
L’intelligence artificielle ajoute enfin une nouvelle dimension. Philippe Aghion ne présente pas l’IA comme une mécanique conduisant automatiquement au chômage de masse. Il souligne davantage le risque d’une concentration des capacités technologiques entre quelques groupes disposant des infrastructures, des données et surtout de la puissance de calcul.
Pour les pays africains, l’enjeu consiste donc aussi à développer des capacités technologiques propres afin de ne pas dépendre entièrement d’infrastructures contrôlées ailleurs.
Le message livré à Casablanca peut finalement se résumer autour de quatre conditions : garantir une rémunération temporaire à celui qui innove, maintenir l’entrée ouverte aux nouveaux concurrents, protéger les travailleurs plutôt que les technologies condamnées à disparaître, et investir dans les compétences comme dans les capacités numériques locales. Pour Philippe Aghion, la question centrale n’est donc pas de choisir quelles innovations l’Afrique doit adopter, mais de construire les institutions capables de faire en sorte que chaque innovation prépare la suivante.




